Comment Framasoft évalue les logiciels libres
Sommaire
- 1 Comment Framasoft évalue les logiciels libres
- 2 Présentation des invités
- 3 Les services proposés par Framasoft
- 4 Qu’est-ce qui déclenche le choix d’un nouveau logiciel par Framasoft ?
- 5 Le rôle des langages dans l’évaluation
- 6 La liste des critères d’évaluation
- 7 Comment Framasoft fait de la veille et contacte les projets ?
- 8 L’impact du modèle économique des logiciels sur l’évaluation
- 9 Contribuer à un projet communautaire vs adossé à une entreprise
- 10 Comment définir qu’on projet est mature ?
- 11 Réflexion autour de nouveaux services
- 12 Mot de la fin
- 13 Licence
Walid : Nous revoilà pour un nouvel épisode de Projets Libres. Aujourd’hui, C’est le deuxième épisode d’une nouvelle série qui s’appelle « Comment évaluer le libre », dont le premier épisode était la table ronde que nous avons faite avec mon compère Raphaël, ici présent au Salon Open Source Experience en décembre 2024. Et donc, cette nouvelle série, « Comment évaluer le libre » on va recevoir des invités et leur demander, dans leur contexte, comment et pourquoi ils évaluent des logiciels libres. Et donc, Pour les premiers invités de cette nouvelle série, on reparle de Framasoft. Non, je ne suis pas sponsorisé par Framasoft, même si c’est la quatrième fois qu’ils passent dans le podcast. Mais cet épisode part d’une discussion que j’ai eue avec Pierre-Yves aux Rencontres Professionnelles du Logiciel Libre. Et à la fin de la discussion, je me suis dit : je garde ça dans ma tête, ça va être très intéressant. Et donc aujourd’hui, pour parler de la manière dont Framasoft évalue le logiciel libre, j’ai la chance d’avoir deux personnes avec moi. J’ai Thomas Citharel et Pierre-Yves Gosset (NDLR : PYG). Et avec eux, on va parler de ce sujet-là. Et bien entendu, mon compère Raphaël Semeteys. Si vous voulez savoir pourquoi je fais ces épisodes avec lui, je vous conseille très fortement d’écouter la table ronde. Il vous expliquera ce qu’est QSOS.
Écoutez, messieurs, bienvenue. Bonjour à tous les trois.
Pierre-Yves : Hello.
Thomas : Bonjour.
Raphaël : Bonjour.
Présentation des invités
Walid : Alors, pour commencer les présentations, Il y en a deux dont on va faire les présentations très rapides parce qu’ils sont déjà intervenus. C’est Pierre-Yves et c’est Raphaël. Et le troisième, qui va se présenter de manière un peu plus poussée, c’est Thomas. Et donc, Thomas, je te propose de commencer. Je te donne la parole et bienvenue sur le podcast Projets Libres.

Thomas : Merci beaucoup pour l’invitation. Ça va faire à peu près neuf ans que je suis à Framasoft. J’ai commencé en étant un stagiaire qui finissait ses études et qui recherchait un stage de fin d’études. J’étais à l’époque dans la communauté d’un logiciel qui s’appelle Wallabag et qui, du coup, avait des relations avec Framasoft. Notamment parce que Framasoft hébergeait une instance de Wallabag qui s’appelait Framabag. Et donc, j’ai été pris en stage à ce moment-là. J’ai contribué : l’objet de mon stage était la réalisation de quelques fonctionnalités pour un logiciel qui s’appelle NextCloud et qu’on a sorti ensuite dans le service Framagenda. Donc, C’est des fonctionnalités qui ont été développées pour Framagenda et qui ont été reversées en même temps dans NextCloud, qui sont sorties vers mi-2016. Et puis, j’ai eu la chance après d’être recruté en tant que développeur, avec plusieurs projets, dont la plupart ne sont plus là aujourd’hui, mais que vous avez peut-être entendu parler, comme Framaslide, Framasite, Framastory. Après, j’ai aussi continué à bosser sur du NextCloud, et notamment réussi à mettre en place du coup le Framaspace qu’on a aujourd’hui. Après, j’ai été chef de projet pour un projet fédéré qui s’appelle Mobilizon, que Framasoft a développé et pris en charge entre environ 2018 et fin 2023. Et après ce rôle là, j’ai eu l’opportunité du coup de passer co-directeur. Je pense que ça fait une transition parfaite pour PYG pour expliquer effectivement qui il est aujourd’hui et pourquoi. Moi, je suis co-directeur.
Pierre-Yves : Mais tu es co-directeur parce que tu le vaux bien déjà ! Donc oui, bonjour à toutes et tous, moi, je suis Pierre-Yves Gosset. Effectivement, je suis déjà intervenu plusieurs fois, donc moi j’ai été bénévole, puis délégué général, puis directeur, puis co-directeur. Et aujourd’hui, je suis coordinateur des services numériques de Framasoft, puisque j’ai transmis ma fonction de co-directeur à Thomas au mois de mars 2024.
Walid : Très bien. Et toi, Raphaël ?
Raphaël : Bonjour à tous, Raphaël Semeteys. Je suis dans le libre depuis pas mal de temps. On a travaillé ensemble, Walid, il y a quelques années, quand on était chez Atos.
Walid : Bien longtemps.
Raphaël : Au Centre de compétences Open Source que j’avais aidé à créer et dans lequel j’ai œuvré pendant presque dix ans. Je m’occupais pas mal de tout ce qui était conseil des administrations et d’entreprises sur l’adoption de logiciels libres, les risques, comment bien adopter, bien bénéficier de cette adoption, donc contribuer, ce genre de choses-là. Et dans ce cadre-là, oui, effectivement, je réalisais pas mal d’études de Veille Techno pour des clients, des ministères, et j’ai conçu cette méthode QSOS, qui n’a pas inventé vraiment l’eau chaude, mais qui avait le mérite, et qui l’a toujours d’ailleurs, de formaliser un petit peu une démarche sur comment évaluer les projets et les logiciels qu’ils produisent d’un point de vue d’un utilisateur.
Walid : Super. Alors, si maintenant, on rentre un peu dans le vif du sujet, pour les gens qui sont intéressés, qui veulent en savoir plus sur ce dont on va parler, il y a les deux épisodes sur l’histoire de Framasoft (NDLR : partie 1 et partie 2), dans lesquels on rentre certainement beaucoup plus en détail dans l’histoire et dans les projets. Là, ce qu’on va faire, c’est plus parler de la manière dont ces logiciels sont choisis, la manière dont ils sont hébergés, etc. Donc voilà, si vous voulez en savoir plus et que vous n’avez pas encore écouté les deux épisodes sur l’histoire de Framasoft, c’est peut-être un bon moment aussi, pour les écouter en ce début 2025. Donc, la première chose que je vais vous demander, Thomas et Pierre-Yves, C’est est-ce que vous pouvez rappeler assez synthétiquement quelle est votre fonction et qu’est-ce que vous hébergez comme solutions au sein de Framasoft
Thomas : Alors, on a depuis 2014 une campagne qui s’appelle « Dégooglisons Internet » , dans laquelle on a proposé jusqu’à 40 services et aujourd’hui, on est bien moindre, plutôt autour d’une vingtaine. En fait, le principe un peu de cette campagne, c’était de montrer à la base qu’il y avait des solutions aux services proposés par les GAFAM. Donc, on en a publié vraiment sous la forme d’alternatives à tel ou tel service. Alors qu’aujourd’hui, on voit un peu plus les choses. On avait proposé ça sous la forme de cette formule qui est : outiller la société de contribution. Et donc, on propose avant tout des outils collaboratifs qui peuvent être pratiques, qui permettent d’échanger, de s’organiser ensemble, de collaborer à plein de tâches diverses. Et donc, ça, ça se retrouve, donc, la liste entière est sur le site degooglisons-internet.org. Et donc, les plus connus, typiquement, sont probablement, pour la plupart des gens, sont probablement Framadate et Framaforms. Et on continue d’en sortir dans ce cadre-là, de se dire : on veut outiller cette société de contribution de manière alternative à ce qui est proposé. Et typiquement, on a lancé Framaspace un peu dans ce cadre-là. De se dire qu’il y a besoin d’espaces collaboratifs pour des collectifs qui œuvrent à des causes que nous, on trouve plutôt intéressantes. Et donc, on va faire en sorte qu’ils aient les outils pour réaliser leurs actions.

Les services proposés par Framasoft
Walid : Donc, ce dont on parlait dans le deuxième épisode sur l’histoire de Framasoft, c’est le fait que, par défaut, ce que vous, vous allez proposer aux gens, ce ne sont pas des logiciels que vous avez écrits, mais des logiciels que vous allez prendre et intégrer dans votre espace d’hébergement.
Pierre-Yves : La plupart du temps, oui. Il se trouve que, malgré tout, ça peut nous arriver. Ou de développer les solutions ou en tout cas, de participer à leur développement. Typiquement, là, je rends hommage à la fois à Thomas et à Luc (NDLR : Didry), qui est notre Adminsys. Si je prends par exemple Etherpad, qui est le logiciel qui motorise Framapad qui est un service de rédaction collaborative en ligne, on a fait des améliorations sur Etherpad pour permettre des meilleures performances. Il y a eu des améliorations diverses et variées. Et c’est le cas aussi sur des logiciels comme Framalistes, du coup Sympa qui motorise Framalistes qui est un outil de liste de discussion derrière. NextCloud, où Thomas est un des premiers contributeurs mondiaux, bénévole… enfin il est salarié par Framasoft mais il n’est pas salarié par NextCloud, et où les contributions de Thomas en termes de Dev sont très conséquentes. Donc, c’est vrai que ce n’est pas nous, nécessairement, qui cherchons à développer ces solutions. Et donc, ça c’est quelque chose dont on avait parlé rapidement dans les précédents podcasts. Mais du coup on est souvent pris comme une association qui développe des logiciels. Or notre spécificité, c’est plutôt de les mettre à disposition. Et donc, je dirais que la valeur ajoutée qu’a Framasoft, elle est peut-être dans la sélection des logiciels dont on va parler ensuite, mais elle est aussi dans le fait de savoir les mettre en place, les maintenir et les rendre disponibles à un très large public, vu qu’aujourd’hui on touche en gros 2 millions de visiteurs et visiteuses par mois.
Qu’est-ce qui déclenche le choix d’un nouveau logiciel par Framasoft ?
Walid : Pour les gens qui ont écouté la table ronde d’Open Source Experience, c’est à peu près le même profil que ce que Raphaël expliquait de son propre travail d’industriel. Si on commence à parler de l’évaluation, la première chose, c’est qu’avant d’évaluer, il faut déjà avoir un besoin. Donc, c’est aussi quelque chose dont on a parlé pendant les premiers épisodes, c’est comment vous évaluez, comment vous voyez que vous avez besoin d’une nouvelle solution pour commencer. Et ensuite, comment vous voyez si ça existe ou si, dans le cas de Peertube ou de Dégooglisons, ça n’existe pas.
Thomas : Là encore, par rapport à ce que je disais, c’est que c’était différent. Au début de Dégooglisons on avait vraiment une idée de faire une alternative à chaque gros service qui existait. Aujourd’hui, on n’est plus sur avoir un ensemble de services qui soit cohérent par rapport aux besoins que nous remontent des utilisateurs actuels de nos services et des gens avec qui on échange. Et donc, typiquement aujourd’hui on ne déploie plus de services simplement parce qu’on en a la possibilité technique. C’est ce qui nous a mené typiquement à fermer pas mal de services en 2021. Parce que ça devenait compliqué à maintenir tous ces services-là et que ça n’avait pas forcément de sens de tous les avoir. Et donc, il y a vraiment plus une recherche de sens, de cohésion dans l’offre Framasoft. Et aussi des freins, en particulier sur des outils par exemple, qui permettent des espaces de publication en ligne. Donc des outils, par exemple, qui vont permettre de mettre en ligne des images ou alors de créer des espaces de publication comme des réseaux sociaux. Ça, aujourd’hui, c’est quelque chose sur lequel on fait très attention parce que ça a des conséquences. Qui ne sont pas uniquement du fait de gérer techniquement le service et s’assurer que les utilisateurs n’ont pas de problème à l’utiliser, mais aussi faire en sorte qu’il y ait de la modération qui soit faite, respecter les lois existantes en termes de modération, de terrorisme, de pénalité, de pornographie, ainsi de suite.
Pierre-Yves : Donc, si je reprends un petit peu ce que disait Thomas avec lequel je suis évidemment d’accord, c’est qu’on est vraiment passé d’une phase où : « tiens il y a ce logiciel-là qui existe, ça peut être intéressant de l’installer, installons-le, puis on verra bien s’il y a de la demande » à « on regarde un petit peu ce que nous remontent les utilisateurs comme besoin ». Je ne sais pas, là par exemple, il y en a un qui émerge assez fort, qui est des alternatives à Notion. Notion, qui est un logiciel qui permet de faire plein de choses diverses et variées. Et du coup c’est plutôt là que nous on va intervenir en se disant « Ok, du coup, c’est quoi les alternatives à Notion ? Qu’est-ce qu’elles valent ? Elles en sont où ? Est-ce que ça vaut la peine de mettre ce type de logiciel à disposition ou pas ? ». Donc ça a bougé effectivement dans le temps, entre : « on le faisait parce qu’on pouvait le faire » à « on le fait mais en sachant que si on met à disposition un nouveau logiciel – là je pense par exemple à un logiciel de pétition qu’on pourrait sortir dans les semaines qui viennent potentiellement – c’est des millions de personnes qui l’utilisent derrière. Et il ne faut pas trop se planter sur le logiciel qu’on va mettre à disposition.
Raphaël : C’est intéressant parce que ça veut dire qu’avec l’évolution que vous avez eue depuis la phase Dégooglisons avec un maximum de services pour montrer que ça existe et puis pour tester quelque part, maintenant il y a un ensemble qui est plus cohérent et qui est plus pour construire cette société de contribution-là. Ça veut dire que votre manière de choisir, en dehors du besoin, qui est là très clair, mais de choisir un logiciel en disant : « on regarde ce qui existe, où ils en sont, est-ce qu’on peut les faire tourner avec des millions d’utilisateurs ? » ça a changé aussi votre manière, justement, de sélectionner ou de regarder ce qui existe ?
Pierre-Yves : Moi, j’ai l’impression que oui. Je ne sais pas si Thomas aurait quelque chose d’autre à en dire, mais en tout cas, pour moi, ce qui est sûr c’est que la question, par exemple de la scalabilité du logiciel, n’était pas quelque chose qui nous préoccupait beaucoup avant. Aujourd’hui on y fait beaucoup plus attention. Et le deuxième aspect que Thomas a déjà cité tout à l’heure, c’est celui de la modération. Parce que c’est bien beau de mettre à disposition des outils collaboratifs mais la question de savoir comment est-ce qu’on va pouvoir faire du support et de la modération sur ces logiciels, elle devient pour nous, critique.
Walid : Le choix avec la scalabilité, ça peut impliquer aussi le fait d’avoir du recul sur le fait que le logiciel est scalable. Et donc, est-ce que ce n’est pas un choix qui privilégie les solutions un peu matures ?
Thomas : Oui, après il y a évidemment des différences entre le type de logiciel. Évidemment, déjà, il va y avoir des logiciels pignons un peu sur rue. Du coup il y a des espaces qui sont accessibles sans compte, par exemple. Donc, ça peut très vite monter en termes d’usage sans qu’on s’en rende compte. Il va y avoir aussi le fait que si jamais on a besoin de faire des modifications rapides sur un logiciel, il faut qu’on sache comment on peut le bidouiller pour pouvoir identifier. Où est-ce qu’il y a un problème de performance, par exemple ? Donc effectivement, c’est aussi vérifier nos compétences en interne pour pouvoir commencer à s’approprier un peu ces particularités. C’est des trucs sur lesquels, effectivement, on ne se posait pas trop la question jusqu’ici, avec aussi la montée en audience qu’on a eue de la campagne Dégooglisons. La question de la pérennité du projet, elle s’est toujours posée mais effectivement on ne peut pas forcément annoncer quelque chose et commencer à vraiment dire à tout le monde : on a trouvé une solution, on vous propose de l’installer, et effectivement se dire qu’elle va être abandonnée dans quelques mois à cause de soucis techniques. Donc ce qu’on a fait typiquement cette année 2024, à propos de certains services, c’est les lancer du coup dans un espace qui s’appelait Framalab et se dire : bon ben voilà, on a identifié typiquement des logiciels et ils pourraient être des prochains services dans l’offre Framasoft. Et donc, on vous propose de les tester pour voir est-ce que, déjà en termes d’expérience utilisateur et de fonctionnalité, ça peut être quelque chose qui convient. Et nous, voir du coup est-ce que c’est quelque chose qui tient la route avec cet échantillon de test ? Et est-ce qu’on peut commencer à le mettre de manière un peu plus large en production ?

Le rôle des langages dans l’évaluation
Walid : Tu as parlé tout à l’heure de rentrer dans le code, de bidouiller un peu. Est-ce que les langages dans lesquels les solutions sont écrites jouent aussi un rôle quand vous évaluez les outils ?
Thomas : Oui, clairement. Nous on a des capacités en interne sur un certain nombre de langages qui sont là par rapport aux trucs que nous-mêmes on développe. Ça n’empêche pas qu’on ait des briques logicielles sur lesquelles on n’a pas de connaissances particulières, mais on arrive de temps en temps à s’y retrouver. Ce qui va être par exemple un peu plus frustrant, ça peut être le fait que sur des langages compilés c’est plus difficile de bidouiller parce qu’il faut compiler avant de remplacer. Donc ça prend du temps. Ce n’est pas facile de juste faire une correction et vérifier si ça corrige le problème. Pas plus tard que cet après-midi, on avait un souci de performance sur un service. Et le fait de pouvoir identifier rapidement et de tester pour voir si ça corrigeait le souci est vraiment quelque chose qui est déterminant sur le fait qu’on se dit qu’on n’a pas besoin de rester avec ces problèmes de performance pendant des jours et des jours, parce que ça peut… On est très agiles sur ce genre de choses. En dehors de la question de bidouiller, le choix du langage il va être aussi dans la question de peut-il y avoir une communauté qui se met autour du projet. Évidemment quand on est sur un langage un peu plus exotique, c’est plus difficile pour une communauté de se créer, voire de se recréer si jamais il y a un problème de maintenance à un moment. Donc, effectivement, ça peut être un des critères qu’on peut juger dans la question de la pérennité.
La liste des critères d’évaluation
Raphaël : Donc ça veut dire que quand vous faites rentrer quelque chose aujourd’hui dans l’incubateur, le Framalab, ou quand il sort du Framalab par exemple pour devenir un service, est-ce qu’aujourd’hui, dans ces critères-là dont vous avez cité certains, le socle technique, la capacité que vous avez à vous l’approprier, l’existence d’une communauté, est-ce que c’est scalable, etc. Est-ce que cette liste-là, elle est prédéfinie et vous la regardez systématiquement ou comment ça se passe ?
Walid : Est-ce qu’il y a une liste déjà ?
Pierre-Yves : Très bonne question. Il n’y a pas une méthode permanente, il n’y a pas quelque chose de constant. Ça va être aussi en fonction de là où on en est, de nos temporalités, de nos moyens financiers, de nos moyens humains, etc. Donc il y a une part, je ne vais pas dire d’aléatoire parce que ce n’est pas de l’aléatoire, mais de contextualisation qui va évoluer dans le temps. Et donc pour essayer de répondre un petit peu à ta question, forcément il y a des choses qui sont constantes. Typiquement est-ce que le logiciel fonctionne, est-ce qu’il a une communauté, est-ce que cette communauté est active, est-ce que le langage est accessible pour nous comme le disait Thomas est-ce qu’on va pouvoir mettre les mains dans le cambouis ou pas, etc. Donc, il y a un certain nombre de critères qui sont permanents, mais qui sont pas forcément listés parce que moi, je crois vraiment… alors du coup peut-être que Raphaël sera pas en accord avec moi… mais je crois vraiment qu’il y a un truc de feeling parfois, qui est assez difficile à expliquer sur comment est-ce qu’on se sent vis-à-vis de ce logiciel. Et parfois on a pris des logiciels qui n’étaient pas forcément les plus « bankable » (NDLR : susceptible de rapporter de l’argent) mais parce qu’on avait l’impression qu’en termes d’accessibilité de la communauté ou autre il y avait une capacité de projection qui était meilleure avec un logiciel qui pourtant avait peut-être une communauté, par exemple, moins solide. Pourtant, on est prêt à faire ce pari-là parce qu’on le sent mieux. Ou parce que tout simplement, on a envoyé un mail à trois équipes de Dev de trois logiciels différents et il y en a une qui nous a répondu avec enthousiasme et deux autres, pas du tout. Et c’est un critère, l’enthousiasme, qui n’est pas hyper factuel et objectif, Mais en tout cas qui est un critère. Mais c’est difficile à juger de l’objectivité de ce critère-là. Et pourtant, le fait d’avoir quelqu’un qui répond rapidement et qui dit « Ah mais c’est super, là je pense par exemple au cas de LiberaForms qui est une communauté catalane qui développe un logiciel, donc qui s’appelle LiberaForms, qu’on envisage pour être le successeur de Framaforms. Ce logiciel-là, ce n’est pas le plus beau, ce n’est pas le plus complet qu’on ait pu trouver. Par contre ils sont au taquet, du coup ça donne envie de bosser avec eux. C’est peut-être tout bête, mais pour moi c’est un vrai critère qui fait que là dans le contexte dans lequel on est, où Framaforms c’est plusieurs dizaines de milliers de formulaires chaque mois, on a intérêt à trouver une communauté qui a envie de mettre les mains dans le cambouis et pas juste quelqu’un qui va se dire. « Oh là là Framasoft va utiliser notre logiciel et ne va rien nous reverser en termes de temps, en termes de code, en termes de communication derrière. » Et donc nous ce qu’on va apporter, c’est un peu, justement, tout ça. Et donc parfois faire le choix d’une solution logicielle par rapport à l’échange informel qu’on va pouvoir créer avec une autre communauté, est pour nous quelque chose d’important. Et ce n’est pas un critère hyper objectif, ce n’est pas le nombre de commits.
Raphaël : D’accord, d’ailleurs la méthode QSOS on n’est pas là pour parler de ça, mais justement on n’a pas voulu faire un truc qui soit trop précis, parce que ça devient, on ne sait plus de quoi on parle. Là, le truc dont tu parles, c’est le facteur humain. Après dans ce facteur humain, en termes de communauté, ça peut être la réactivité, le fait que la communauté soit ouverte, soit collaborative, On peut les formuler comme ça et ça devient des critères, même s’ils sont plus humains, mais qui restent des critères. C’est intéressant cet aspect-là, parce que justement, et là tu parlais de Framaforms, ça m’amène à deux questions. La première, c’était justement, qu’est-ce qui fait qu’à un moment donné vous voulez garder le même service, mais remplacer la solution par une autre ? Est-ce que c’est basé sur certains de ces critères ou sur quoi que ce soit ? Ce genre de choses-là. Et lorsque vous adoptez pas le plus bankable mais que vous dites : on va pouvoir travailler avec ces gens-là et on sent que ça va bien se passer, il y a du feeling effectivement, même si objectivement, on peut dire : voilà, c’est dynamique, ils répondent, ils sont réactifs, ils sont ouverts, etc. Est-ce qu’en même temps, comme vous savez que ce n’est pas les plus bankables, vous avez identifié des points où vous dites : ah, ouais, peut-être que c’est moins quelque chose. Est-ce que dans cette démarche-là, vous faites le choix aussi, parfois de dire c’est moins quelque chose, mais justement, on va pouvoir les aider là-dessus ? Et donc, augmenter la pérennité.
Pierre-Yves : Je veux bien prendre la réponse à la première question et puis peut-être laisser la deuxième à Thomas s’il est OK. Donc ta première question c’était : pourquoi est-ce qu’on changerait de logiciel et quels sont les critères qui font que… Non pas on choisit un logiciel, mais on choisit de l’abandonner, quelque part. Là aussi chaque réponse est très contextuelle parce qu’on a « abandonné » un paquet de services et chacun avec des raisons différentes. Il y en a beaucoup qu’on a abandonnés parce que la modération n’était plus possible. Ça c’est ce qu’évoquait Thomas tout à l’heure, quand tu commences à avoir des requêtes de police judiciaire pour terrorisme sur un logiciel de partage de liens, de création de raccourcis, de liens en raccourcis… il y a un moment donné où tu as envie de faire autre chose de tes journées. Pour Framaforms la réponse est complètement différente. Framaform c’est une solution que j’avais développée très rapidement en me disant qu’il n’y a pas de logiciel de formulaire qui corresponde à ce que je veux faire, mais il y en aura bien un qui va naître dans les mois ou les années à venir. Donc je vais faire le mien en attendant, puis on verra bien comment ça marche. Et puis, ça a très bien marché, sauf que c’était basé sur une stack logicielle qui vieillissait, qui était du Drupal 7, qui atteint sa fin de vie il y a 15 jours. Et donc, ça fait plusieurs années où on se dit, en fait il faudrait qu’on améliore ou qu’on mette à jour le logiciel basé sur Drupal 7 qui permet de faire Framforms. Et on a fait plusieurs petites mises à niveau au cours des dernières années, mais en fait ça nécessitait un gros travail de dev. Et je reviens à ce que je disais tout à l’heure, c’est que Framasoft ce n’est pas à la base une association de développeurs ou de développeuses. Il y a des développeurs et des développeuses, et typiquement Thomas est aussi développeur en plus d’être co-directeur, mais ce n’est pas le but de l’association de développer. Et donc on s’est retrouvés un petit peu dans une impasse à avoir un logiciel qui a un très, très grand succès, vraiment, plusieurs centaines de milliers d’utilisateurs mensuels, plusieurs dizaines de milliers de formulaires par mois, mais pas la capacité de le maintenir. C’est pour ça qu’on s’oriente à un moment donné vers une autre solution en se disant : mais en fait on ne va pas pouvoir maintenir ce logiciel-là dans le temps. Il vaut mieux changer avant de se prendre un mur technique qui est que Drupal 7 n’est plus maintenu Si demain il y a une énorme faille de sécurité, on ne va pas se mettre à maintenir du Drupal 7, même s’il y a des projets, des forks qui existent. Mais du coup, on s’est retrouvé à faire des abandons de logiciels parce qu’on rentrait dans des impasses techniques. Et ça, C’est quelque chose qui est assez complexe parfois à faire comprendre. Je ne sais pas si vous, vous avez vécu ça. Mais de faire comprendre à des utilisateurs et des utilisatrices que le temps du logiciel est un temps qui est très rapide. Tu as vite fait de te retrouver avec des bibliothèques qui ne sont plus à jour, qui ne fonctionnent plus, dont la sécurité n’est plus garantie, etc. Et donc, si je reprends le cas de Framaforms, le logiciel arrive quasiment maintenant à une dizaine d’années d’existence. Pour moi, dix ans d’existence pour un logiciel, c’est tout à fait honorable.
Comment Framasoft fait de la veille et contacte les projets ?
Walid : J’avais deux questions là-dessus. La première, c’est comment est-ce que vous faites votre veille ? C’est-à-dire : il y a un besoin, est-ce que la veille c’est quelque chose de continu ? Est-ce que la veille, c’est ponctuel ? On a un besoin qui a été remonté, on voit qu’il y a un vrai besoin. Il nous faut un service, on va regarder. Ça, c’est ma première question. La deuxième question, c’est tout à l’heure vous parliez de contacter les communautés et d’envoyer un email, etc. Je voulais savoir si vous aviez un peu un espèce de process quand vous êtes dans cette phase d’évaluation de qui est-ce que je contacte. Est-ce que je… Je vois un message sur un forum, est-ce que j’essaie de contacter le mail de contact ? Est-ce que je contacte, je ne sais pas moi, les fondateurs ? Enfin bref, Comment vous vous organisez là-dessus ?
Thomas : Effectivement, du coup il y a deux cas différents. C’est le cas où on est en recherche active, par rapport à un besoin spécifique, d’un logiciel. Et donc là on va plutôt aller vraiment chercher auprès des forges logicielles publiques, d’autres organismes qui peuvent avoir les mêmes besoins et donc qui ont peut-être fait les mêmes projets. En fait, c’est plutôt rare qu’on découvre d’autres choses à ce moment-là parce qu’on a quand même une veille collective, en fait, passive de plusieurs membres de l’asso, plusieurs salariés sur lesquels vraiment, on voit passer des projets de logiciels libres, des trucs qui sont aboutis, des trucs qu’on n’avait pas entendu parler. Et en fait, On s’abreuve un peu en permanents. Quand bien même on n’a pas forcément un besoin particulier à combler, on le note pour plus tard parce qu’on sait que potentiellement ça peut faire quelque chose. Et on revient voir quelques mois après pour savoir ce qu’il en est, pour voir si ça a décollé, est-ce qu’il y a toujours une seule personne qui contribue ou pas. Et après, les méthodes de veille sont assez classiques pour tout le monde : il y a des flux RSS, il y a des réseaux sociaux, des blogs qui vont parler de tel ou tel projet libre. Mais en dehors de ça, rien d’exceptionnel.
Pierre-Yves : Pour compléter la réponse de Thomas, il faut forcément être conscient qu’on bosse pour Framasoft, qui est identifié depuis 20 ans dans le milieu comme étant une des ressources, une des portes d’entrée du logiciel libre francophone. Ce qui fait que quand il y a des nouvelles sorties logicielles, des choses qui sortent un peu, des fois on va aller puller l’information, des fois, Elle nous est pushée directement avec des gens qui viennent nous dire : « ah bah tiens, est-ce que vous connaissez telle solution ? » etc. Donc on a à la fois une certaine expérience et une certaine notoriété qui fait que l’info, elle vient aussi à nous par moment. Et pour répondre à ta deuxième question, Walid, sur les process de contact, est-ce qu’on a des process pour les contacter ? Un peu la même chose que sur l’aspect sélection, non. Et j’ai envie de dire presque tant mieux. Alors, que Framasoft en termes de proposition de logiciels et de services alternatifs, notamment à ceux des GAFAM, on se pose là au niveau francophone, voire européen, même au niveau mondial d’ailleurs. On n’a pas pour autant des processus très industrialisés de ce côté-là. La plupart du temps, je sais que quand on va choisir un logiciel, là je parlais par exemple de LiberaForms mais je pense à d’autres logiciels qu’on aurait pu vouloir utiliser, moi je trouve que c’est juste de la correction et de la politesse que de dire : « bonjour, on est Framasoft, voilà ce qu’on fait, on trouve que votre logiciel est intéressant, peut-être qu’on souhaiterait le proposer, est-ce que ça vous pose un problème ou pas ? » Et en fait c’est quand même l’un des intérêts du logiciel libre, à mon sens, c’est justement la dimension humaine qu’il peut y avoir derrière. Le fait qu’on soit connu, y compris, comme je disais, quasiment à un niveau mondial, en tout cas dans le milieu du logiciel libre, comme étant un centre de ressources relativement conséquent en termes de trafic, etc., ça fait que la plupart du temps les gens sont plutôt enthousiastes, ou en tout cas, ils voient les choses de façon plutôt positive. Quand on arrive et qu’on dit : « ah bah tiens, on pourrait proposer votre logiciel » ils voient ça comme une mise en valeur, et du coup je trouve que ça coûte quand même pas grand-chose d’envoyer un email, de se présenter, toujours pour moi avec humilité, parce que ce n’est pas parce qu’on va mettre en place un logiciel que son nombre de téléchargements ou son nombre d’utilisateurs ou d’utilisatrices va exploser derrière. On s’est planté un paquet de fois sur des logiciels et sur des services qu’on a mis en place. Voilà, ça me paraît juste important de faire preuve de politesse en contactant les gens qui font le logiciel. Ça peut être par mail, par réseau social… il n’y a pas de canal privilégié. Moi je préfère le mail parce que je suis vieux. Mais s’il fallait contacter les personnes par d’autres moyens, ce serait OK aussi.
L’impact du modèle économique des logiciels sur l’évaluation
Walid : Il y a un critère dont on n’a pas encore parlé et qui, à mon avis, est un des plus intéressants, si ce n’est plus intéressant, c’est la partie modèle économique. Quand vous regardez le business model des logiciels, la manière dont ils sont développés, la partie potentiellement commerciale ou pas, etc., quels sont les modèles que vous allez rejeter direct ? Quels sont les modèles où ça peut passer ? Et quels sont les modèles que vous préférez ?
Thomas : Évidemment, les modèles sur lesquels on pourrait rejeter direct c’est vraiment des modèles sur lesquels le retard du côté open-core est mis à fond, sur lesquels on ne va quasiment pas pouvoir utiliser en tant que tel. Et où vraiment les perspectives de la partie open-source, c’est vraiment de rester une sorte de démo d’un projet qui voudrait vraiment juste libérer du code pour un peu plus l’image que pour le côté commun. Mais c’est assez rare qu’on tombe là-dessus, en tout cas que le logiciel soit connu et pertinent. C’est plus courant qu’on ait des logiciels sur lesquels il y a vraiment une activité économique qui existe. Au sein du coup des projets Dégooglisons Internet, on peut penser à Framagit ou Framateam ou Framaspace qui sont respectivement basés sur GitLab, Mattermost et Nextcloud. Et donc ils ont, en tout cas les deux premiers, des versions propriétaires avec davantage de fonctionnalités et des versions communautaires qui sont libres avec la plupart des fonctionnalités qui nous correspondent. Donc clairement ça nous embête du point de vue de l’ouverture totale, enfin non, qui ne soit pas totale, justement. Mais par contre, ça a un certain avantage quand même d’avoir des relativement grosses boîtes derrière ces produits-là, c’est qu’on peut s’attendre à une maîtrise technique qui soit un peu plus élevée que la plupart des autres projets. Donc autant on sait qu’avec ces modèles-là, on est toujours sous le risque que les fonctionnalités ne soient pas ajoutées dans la version communautaire, voire retirées au fur et à mesure des versions. Mais on peut se dire que, comme ils font un produit pour un certain nombre de clients de manière professionnelle, on ne risque pas de retrouver des gros problèmes en termes techniques, en particulier, fonctionnels à notre niveau. Ça a des avantages et des inconvénients. Typiquement, lorsque le modèle économique d’un des projets peut être mis un peu en suspens parce que c’est compliqué, le numérique cette anné ça a été un peu compliqué, donc il y a certains projets sur lesquels ça resserre un peu la vis. Forcément nous ça nous fragilise la pérennité de se dire : tiens, on a tel service qui est basé sur tel logiciel et ils peuvent potentiellement soit s’arrêter du jour au lendemain, ce qui peut être très compliqué parce qu’il n’y a pas de communauté en plus de l’activité salariée sur le projet, soit en tout cas commencer à se dire : bon ben là on va avoir besoin de faire des fonctionnalités qui sont exclusives à la version propriétaire et payante pour pouvoir rentrer un peu d’argent… mais sur, en tout cas, les services qu’on a choisis jusque là, la question n’a pas été trop problématique. Et donc on fait tout à fait avec le fait qu’il y ait des business models très variés.
Walid : Je mettrais en lien une conférence, sur laquelle je suis tombé un peu par hasard pendant les vacances, du fondateur de NextCloud, qu’il a donné au FOSDEM 2018, dans laquelle il explique son modèle, pourquoi il a fait ownCloud, pourquoi il a forké la feuille NextCloud. Je suis resté vraiment sur le cul. Ça montre qu’il est possible de faire un business qui marche avec un modèle qui n’est pas open-core. Donc vous arrivez assez facilement, quand vous regardez un projet qui est en open-core par exemple, à voir si ça vaut la peine d’investiguer ou si en fait, en gros c’est juste un peu du faux open-source, mais ça ne vaut pas la peine d’aller plus loin.
Pierre-Yves : L’avantage, c’est que là encore on a un petit peu d’expérience sur le sujet. Au bout de 20 ans dans le milieu du libre, tu finis par sentir à quel point la sincérité de la boîte qui fait le logiciel en open-core elle est sincère dans le fait de dire : en fait, nous, ça, c’est un modèle économique point barre ou est-ce que c’est juste un tremplin pour finalement vendre une solution qui ne sera plus open source dans quelques mois ou quelques années ? Ça ne veut pas dire qu’on ne peut pas se planter. Pour moi l’un des exemples assez criants qu’on a vus ces dernières années, c’était rocket.chat et Mattermost. rocket.chat et Mattermost, qui sont des alternatives à Slack, les deux logiciels étaient, on va dire en 2017-2016, sensiblement équivalents, y compris sur leur modèle. Et puis petit à petit c’est rocket.chat qui est le premier à fermer un certain nombre de choses avec des régressions assez fortes. Ils sont revenus en arrière sur un certain nombre de fonctionnalités communautaires qui sont rebasculées dans le modèle payant. Les gens qui utilisaient rocket.chat se sont retrouvés dans des situations quand même très compliquées, à ne plus pouvoir quasiment utiliser le logiciel sans devoir passer à la caisse. Et donc ça, je mentirais en disant qu’on l’avait vu venir. Donc parfois tu fais des choix qui sont guidés par presque le hasard. Nous, on a choisi Mattermost parce qu’il était livré dans les paquets omnibus avec GitLab. Et donc quand on a mis en place Framagit, c’est Luc notre Adminsys qui a dit : « Tiens, est-ce qu’on ne déploierait pas en même temps Mattermost ? » Et on a fait « Ok, let’s go ! » Et aujourd’hui on a une des plus grosses instances Mattermost de la planète. On a, je ne sais plus, plusieurs centaines de milliers de comptes et plusieurs dizaines ou centaines de millions de messages hébergés. Et ça marche très bien. Maintenant là encore je mentirai en disant que forcément c’est une grille d’analyse qui nous a permis de faire ce choix qui s’est avéré être le bon, en tout cas jusqu’à présent puisque Mattermost là depuis maintenant un an, renforce son modèle open-core et renforce la partie payante. En fait les nouvelles fonctionnalités maintenant sont essentiellement versées dans la partie payante. Moi d’ailleurs ça me pose des questions que je trouve intéressantes d’un point de vue sélection logiciel : c’est à quel moment est-ce que tu te dis, tiens ce logiciel est stable et me convient et que tu n’es pas dans la poursuite, finalement, d’aller vers la dernière mise à jour pour profiter des dernières fonctionnalités, etc. Parce que concernant Mattermost et Framateam, moi j’ai l’impression qu’on a atteint un niveau de maturité qui est suffisant. Les nouvelles fonctionnalités tournent essentiellement autour de l’intelligence artificielle qui n’est pas forcément notre tasse de thé. Et donc moi, d’un point de vue plutôt stratégique, j’aurais tendance à dire : c’est bien, on va geler les fonctionnalités, Si Matermost version 9 nous convient, on en restera à la version 9. Alors que forcément d’un point de vue technique et notamment d’un point de vue sécurité, tu as plutôt tendance à te dire qu’il faut suivre les nouveautés proposées par l’éditeur. Et c’est logique, je comprends qu’un Adminsys, lui, il n’ait pas envie de se retrouver avec des versions anciennes et une stack qui vieillisse. Mais d’un autre côté, pour moi, si ça rend bien le service qui est attendu, finalement, pour moi aujourd’hui il n’y aurait zéro nouvelle fonctionnalité ajoutée à Framateam pendant les trois prochaines années. Moi perso ça ne me dérange pas. Et donc ça rentre un petit peu dans la question de la sélection. C’est quel est l’objectif que tu te fixes à atteindre avec ce logiciel, parce que si tu laisses faire les éditeurs, ils vont forcément avoir tendance à vouloir faire en sorte que leur logiciel fasse le café, alors que toi tu as déjà une cafetière.
Contribuer à un projet communautaire vs adossé à une entreprise
Raphaël : Il y a cette notion d’analyse de risque. Quel risque tu veux prendre ou pas ? Et ça revient donc à ton besoin. Justement, tu parlais d’ajout de nouvelles fonctionnalités, par exemple l’IA parce que c’est à la mode. Et tout à l’heure vous parliez de contributions parfois conséquentes à des projets, que ce soit Etherpad, Sympa ou NextCloud. Et dans un cadre de contribution comme ça, lorsque vous contribuez à des projets complètement communautaires, type Sympa, comparé à contribuer justement à des projets où il y a une entreprise, comment ça se passe ? Est-ce que vous avez des retours d’expérience intéressants ou même une vision, une manière de faire ?
Thomas : La réponse simple serait qu’effectivement des projets communautaires sont peut-être plus faciles à intégrer des changements proposés par Framasoft par rapport à des projets entreprises. La plupart des entreprises vont avoir un business model qui est plutôt B2B et donc leur intérêt va être en particulier vis-à-vis des entreprises. Et donc forcément ce que nous on propose pour nos utilisateurs, ce n’est pas forcément les mêmes choses. Donc des fois il peut y avoir effectivement, pas forcément des conflits, mais des intérêts divergents et des priorités aussi différentes au sein du logiciel. Mais en pratique c’est vrai qu’on peut avoir aussi, selon la gouvernance de certains projets, la manière dont les choses se passent, voir l’abandon de la maintenance de certains projets, le fait que nos contributions ne soient pas facilement intégrées. Typiquement, tu as cité le cas de Sympa. Ça a été maintenu par une seule personne pendant assez longtemps et c’était un peu compliqué de gérer ça, avec notamment pas mal d’universités en France qui aussi utilisent le logiciel. On n’a jamais eu de grosses mauvaises surprises et de blocages complets mais ça n’empêche que, clairement, c’est aussi un critère de se dire : est-ce qu’en dehors des correctifs de bugs, de performances, est-ce que le projet va aussi s’aligner dans les objectifs que nous on veut pour le service
Walid : J’ai une question là-dessus. Si tu prends des produits open-core, tu as un truc qui est tout le temps dans la version propriétaire : c’est l’authentification OAuth par exemple. Ça tu vois, c’est genre le truc : ton projet il est super, mais la partie Auth c’est jamais dans la version communautaire. Et donc, si toi tu arrives et que tu en as besoin et que tu développes un truc à côté, tu ne peux pas le reverser au projet. De toute façon, il va te dire : désolé, mais moi, c’est dans la version… Enfin, tu as tout le temps des problématiques où toi tu veux développer une fonctionnalité et en fait le projet, soit il a une version payante, soit il te dit : ça ne m’intéresse pas parce que moi je veux la rendre payante. Et donc en fait, effectivement, est-ce que vous ne vous retrouvez pas des moments, justement, avec ce genre de contrib où vous voulez faire des contrib, mais finalement, ça ne rentre pas du tout dans leur feuille de route. C’est un petit peu ce que tu disais tout à l’heure.
Thomas : Comme Pierre-Yves l’a déjà dit en fait notre marge de développement, elle est quand même assez restreinte. Donc c’est rare qu’on ait ce genre de problématiques où on doit vraiment contribuer à des fonctionnalités entières. C’est plutôt de l’ordre de petits correctifs, de petites améliorations à la marge, correction de bugs. En fonction des retours que nous on a par rapport à notre grand panel d’utilisateurs que les projets n’ont pas. Et donc typiquement, si un cas comme ça se présente, ce qu’on va faire c’est plutôt : on va développer le truc dans notre coin, faire en sorte que ça soit fait d’une manière suffisamment pluggable pour qu’on n’ait pas besoin de maintenir le fork de notre côté. Et avoir ça jusqu’à ce que, potentiellement, ça soit intégré d’une manière ou d’une autre ou qu’il y ait un fork.
Walid : Donc vous avez des services sur lesquels vous avez vos propres patches de trucs qui ne sont pas intégrés ?
Thomas : Tout à fait. C’est assez rar, mais on a des patches, notamment par exemple sur Framaspace parce qu’il y a des trucs sur lesquels NextCloud a dit : on n’est pas spécialement intéressé pour ça. Du coup on les a mis sous forme d’applications. Comme ça c’est séparé, ça ne nous empêche pas. Mais il y a aussi quand même des patchs en dur, on a des versions spécifiques de certains logiciels. Je n’ai pas forcément la liste en tête mais en tout cas, clairement, tout est sur notre forge Framagit.
Comment définir qu’on projet est mature ?
Raphaël : J’ai une dernière question de mon côté. On a évoqué un tout petit peu le sujet quand PYG tu parlais de Framaforms, la première version basée sur Drupal, etc. En gros quand vous développez vos propres solutions, je pense notamment à PeerTube par exemple au hasard, comment vous surveillez ça ? Vous dites : tiens, le projet est mature, il faut qu’on fasse attention à tel aspect, ce genre de choses-là ? Quelles sont vos réflexions là-dessus ?
Pierre-Yves : Sur PeerTube ta question est intéressante parce qu’on se pose la question de savoir si on n’a pas atteint déjà un niveau de maturité qui serait suffisant. On peut toujours rajouter des choses mais encore une fois, ton logiciel à la fin il finit par faire le café. Donc, typiquement pour PeerTube c’était la question de : OK, est-ce qu’on ne diffuserait pas des choses en audio-only. Mais du coup ton logiciel ça devient un petit peu, je ne vais pas dire un logiciel de podcast, mais du coup ce n’est plus le même public que de se dire : on diffuse de la vidéo. Ah, bah oui, là on veut diffuser du son. Ah oui, mais alor, du coup est-ce qu’il ne nous faudrait pas aussi un studio pour monter les vidéos et pour monter le son à l’intérieur ? Et jusqu’où tu vas comme ça ? Le deuxième exemple qu’on a de ça, et Thomas pourrait en parler évidemment, c’est Mobilizon. Mobilizon qui est né du besoin, à un moment donné de dire qu’il n’y a pas d’alternative aux pages et aux événements Facebook. On pourrait développer ça de façon décentralisée sur base d’ActivityPub, etc. Et donc c’est un logiciel qu’a développé Thomas pendant plusieurs années. Et au bout de 4 ans, 5 ans, on est arrivé à se dire que le logiciel fait ce qu’on avait prévu qu’il fasse. On pourrait continuer pendant 10 années à l’améliorer, à rajouter des fonctionnalités, à corriger tel et tel bug, etc. Mais à un moment donné c’est sans fin. Ça pose une question, en fait ta question elle soulève une problématique beaucoup plus méta, qui est : c’est quoi un logiciel et où est-ce qu’il s’arrête ? Je ne crois pas qu’on ait de réponse à cette question qui est quand même un peu complexe. Mais par contre, ce que peuvent nous reprocher d’ailleurs une partie de notre public et c’est pour moi complètement entendable, c’est : ah bah oui, mais du coup nous on voudrait qu’il y ait des améliorations permanentes dans Framadate, dans Framaforms, dans Mobilizon, dans PeerTube, etc. Et du coup tu te retrouves éditeur à temps plein de X logiciels. Et je pense que c’est pour nous une spécificité, une singularité que peut avoir Framasoft de se dire, en fait là, le logiciel il fait ce qu’on a besoin qu’il fasse. Exactement ce que je disais tout à l’heure vis-à-vis de Mattermost. Moi j’ai besoin d’un truc qui permette de faire du chat d’équipe de façon simple, avec une bonne ergonomie, sur laquelle on ne perd pas de temps. Et il n’y a pas trop d’énergie perdue à fonctionner ensemble en équipe. En fait quand le logiciel fait ce qu’il faut, je pense que c’est une singularité de Framasoft de pouvoir dire : ok là ça fait le taf et on est capable de se dire ok, on s’arrête là. Et donc, peut-être que pour PeerTube c’est quelque chose qui va venir. PeerTube est développé maintenant depuis plus de 7 ans, et donc il y a quand même une… À un moment donné on va se dire que le logiciel peut-être que ça vaut le coup d’avoir des forks, peut-être, parce que plus vers l’audio que vers la vidéo, peut-être plus vers une version studio sur laquelle on pourrait intégrer, de faire du montage vidéo hyper simplement au sein de PeerTube. Il y a la question de la rémunération des vidéastes dans PeerTube, etc. Mais en fait, nous en tant qu’éditeurs aujourd’hui du logiciel, on ne veut pas que le logiciel fasse tout et n’importe quoi. Et donc il faut être capable, à un moment donné, de se dire : bon là OK, on a atteint le niveau qu’on voulait atteindre avec ce logiciel et on est capable de passer finalement à autre chose. Ce qui nous permet de libérer de l’énergie pour d’autres logiciels en fait.
Réflexion autour de nouveaux services
Walid : Je vous renvoie vers l’épisode sur PeerTube avec Pouhiou et Booteille, qui explique assez bien l’histoire de PeerTube et que j’aime particulièrement vu que je me sers beaucoup de PeerTube aussi. Donc voilà, et juste une petite remarque, : on a pas mal parlé de Drupal, pareil, je mettrai en lien dans les transcriptions une conférence géniale du Capitole du Libre sur l’histoire de Drupal. Et c’est assez fantastique, surtout quand on compare à la gouvernance de WordPress, c’est vraiment très fou, je suis resté scotché sur cette conférence. Moi j’avais une dernière question avant qu’on se quitte. Dans ces enjeux de sélection, est-ce que vous avez des nouveaux services sur lesquels vous réfléchissez ? Là on a parlé de Notion. Ça fait des mois que je réfléchis à faire un épisode sur comment partir de Notion et aller vers du logiciel libre. Est-ce que vous avez d’autres services sur lesquels… enfin sans…
Pierre-Yves : On peut même dévoiler des trucs, parce qu’on a toujours été très transparents sur ce qu’on voudrait faire dans les logiciels. On envisage… encore une fois ça va dépendre de plein de choses… je parlais tout à l’heure d’un logiciel de pétition, parce que des services de pétition libres et qui n’exploitent pas les bases d’adresses email des pétitionnaires, il n’y en a pas tant que ça. Il y a le fait de se poser la question de logiciels autour, notamment, de la gestion de PDF en ligne, qu’on a identifié dans Framalab et qui semble plutôt bien se mettre en place. Il y a dans les logiciels que nous on a identifié, sur lesquels il y a des manques. En gros, tu peux aussi regarder ce qu’utilisent les gens autour de toi et te dire : c’est quoi les alternatives libres qui existent. Et donc là, pour moi il y avait deux logiciels assez demandés qui étaient des alternatives à Notion et à Canva. Canva qui est, on va dire, à mi-chemin entre PowerPoint, un logiciel de dessin, etc. Et qui permet à des gens de faire de la communication. Donc aujourd’hui, il n’y a pas d’alternative à Canva libre. Il y a des choses qui s’en rapprochent sur différents angles, mais il n’y a pas encore ça. Pour l’instant, on essaye de rester très à l’affût de quelles sont les alternatives à Notion et à Canva qu’on pourrait, en tant que Framasoft, proposer demain. Sur Notion, on commence à identifier aujourd’hui 3-4 logiciels libres. On va essayer d’appliquer nos propres grilles d’analyse dessus pour essayer de faire l’évaluation et la sélection d’un logiciel. Sur les alternatives à Canva, on a choisi pour l’instant plutôt de mettre en valeur un logiciel qui s’appelle Aktivisda qui est un logiciel qui a été développé notamment pour des communautés militantes écologistes et qui est beaucoup moins puissant que Canva, qui n’est pas une alternative à Canva, mais qui permet de répondre à un besoin qui est : je suis une asso militante écologiste ou militante ce que tu veux, droit de l’homme, etc., et de pouvoir rapidement décliner des visuels. J’ai un visuel de base et très rapidement, je vais pouvoir aller éditer ce visuel en ligne avec zéro compétence graphique au départ et faire mes propres visuels. Parce qu’on va faire 10 événements qui sont proches dans l’année. On va faire un événement par mois, par exemple, et tout ce qu’on a besoin de changer, c’est la date. Là-dessus il n’y a pas besoin d’utiliser des grosses usines à gaz. Ce logiciel Aktivisda, qui est développé par une coopérative, ça nous paraît intéressant de se dire : tiens, ce logiciel-là on pourrait le mettre à disposition. Donc voilà deux trois exemples de logiciels qu’on pourrait sortir en 2025.
Walid : Tu n’as pas parlé du no-code ?
Pierre-Yves : Ah le no-code. Effectivement on a identifié aujourd’hui 3-4 alternatives libres à Airtable… j’ai perdu le nom du logiciel… Airtable, le logiciel propriétaire. Donc il y a Baserow, il y a Teable, Nocodb je pense… oui c’est ça, et Grist qui sont en gros les quatre solutions qu’on a identifiées, qui permettent de faire du no-code. La difficulté qu’on a derrière pour nous, en tant que Framasoft, c’est que si on le met à disposition, il faut réussir à faire. Ce qu’on appelle du multi-tenant, c’est-à-dire du multi-organisation, voire multi-utilisateur. Si tu regardes l’empreinte mémoire d’un Baserow, qui fait partie des critères si on revient au sujet de l’épisode, nous forcément, si demain on a une instance de Baserow à faire tourner c’est assez simple. Si demain, il faut en faire tourner 3 000 ou 4 000, la puissance machine et donc le coût pour l’infrastructure de Framasoft… Le coût de l’infrastructure Framasoft aujourd’hui c’est en gros le prix d’un ou d’une salariée. C’est en gros entre 30 et 40 000 euros par an pour payer l’ensemble des serveurs. Et donc si demain on faisait du Baserow mis à disposition de tout le monde, peut-être que ce coût de l’infrastructure passerait de 40 000 euros à 60 000 euros. Et donc la question c’est où est-ce qu’on va trouver les 20 000 euros qui viennent derrière, puisque Framasoft ne vit que des dons. Donc c’est pour ça qu’il y a ça dans la phase d’évaluation. Typiquement, moi j’ai l’intuition que par exemple Grist est moins consommateur en ressources que Baserow. Mais il faut l’objectiver et donc il faut le tester. Il faut le tester avec 1, 10, 100, 1000 utilisateurs et voir ce que ça consomme en CPU, en RAM, etc. Donc, désolé, ce ne sera probablement pas en 2025.
Walid : Non mais moi c’est plutôt avoir une vraie alternative libre à des outils d’automatisation, c’est surtout ça. Où ils sont tous, avec des modèles : soit de l’open-core, où tu vois que ça va se refermer, ou alors soit avec des licences source-available, ce genre de trucs. Et ça c’est vraiment mon gros truc. OK ! On arrive à la fin de l’émission, je pensais qu’on allait… Enfin, on est encore sur un format d’une heure, c’est fou. À chaque fois, même si on veut faire moins, à chaque fois…
Pierre-Yves : Il ne faut pas inviter Frama du coup, on n’est pas les moins bavards…
Mot de la fin
Walid : Je pense que c’est parce que je suis habitué à ce format. Donc on arrive sur la fin, est-ce que vous avez un message à faire passer sur ces sujets d’évaluation ? Est-ce que vous avez un petit message à faire passer, chacun d’entre vous, là-dessus ?
Thomas : Ce qui est assez intéressant c’est que dans l’open source on dit qu’on est sur les épaules de géants, mais en fait c’est aussi un peu un château de cartes, parce que du coup tous les projets sur lesquels on se base peuvent parfois juste mourir du jour au lendemain pour X raisons. Et donc, en fait ce qui est vachement important, c’est vraiment remettre un peu au cœur le côté des communs, de se dire : si on est plusieurs gros acteurs à être intéressés par un logiciel, que ce soit des framasofts, des chatons, des organismes complètement différents qui ont un intérêt, l’état, voilà. Ça permet qu’il y ait des communautés, des intérêts communs qui permettent que – quel que soit le modèle de fonctionnement de contribution, qu’il soit commercial ou non – il y ait potentiellement, lorsqu’il y a un accident qui arrive, des reprises et le fait de se dire : bon ben, on avait choisi la bonne solution à ce moment-là. Donc c’est vrai que le plus simple finalement pour choisir le bon logiciel, c’est aussi de choisir celui qui est populaire, en tout cas en open source et surtout de trouver celui que, potentiellement, d’autres acteurs peuvent être intéressés pour avoir. Typiquement nous on sait que sur Framaforms c’est un service qui est hyper utilisé, c’est un logiciel qui n’a quasiment jamais été installé. Et c’est ça aussi qui détermine le fait qu’on doit remplacer aussi ce logiciel-là. Donc voilà, si jamais vous êtes décideur quelque part, n’hésitez pas à aller aussi peut-être installer des services Framasoft et à vous dire que c’est bien aussi de participer d’une manière ou d’une autre.
Walid : Pierre-Yves tu veux dire un mot ?
Pierre-Yves : Ouais, sur cette dimension un petit peu de la sélection et de l’évaluation des logiciels, moi je reviens vraiment sur ce qu’on a un peu dit tout au long de l’épisode, c’est-à-dire que la part d’intuition, elle compte. Et donc, moi je suis vraiment pour qu’on ait des critères, effectivement, sur la gouvernance, sur l’activité au quotidien du logiciel, le nombre de commits, etc. Mais parfois il y a un truc qui vient des tripes, sachant que nous, pour nous, les enjeux ils sont relativement limités. On est Framasoft, on n’est pas… le gouvernement, l’État français, etc. Donc quand on fait un choix de logiciel, ça ne va pas forcément bouleverser la vie de milliards de personnes. Et donc le fait de faire un choix, parfois avec ses tripes, n’est pas idiot. L’autre point, c’était de dire aussi peut-être qu’il y a à déconstruire un petit peu… Enfin, il y a encore beaucoup de logiciels qui sont avec un dictateur bénévole à vie. Et forcément ce modèle-là il a été beaucoup, beaucoup critiqué, ce que je comprends tout à fait. Mais d’un autre côté, les modèles éditeurs, je veux dire entreprises, c’est quelque chose de tout à fait entendable, mais qui, moi, me met moins à l’aise sur la partie commun dont parlait Thomas. C’est-à-dire que finalement l’open source, dans ce cas-là, est vu comme une méthode, on va dire, de production industrielle qui fonctionne. Il y a du recul pour dire : l’open source ça marche d’un point de vue industriel, en tant que méthode industrielle de production logicielle. Mais on peut vite y perdre l’aspect commun et l’aspect un peu… je ne vais pas dire bénévole, mais en tout cas amateur, qu’à titre perso – mais je ne pense pas trahir en disant que c’est le cas à Framasoft – ce côté amateur est revendiqué parce que cet amateurisme pose des problèmes mais apporte aussi des solutions, justement, à un monde du logiciel qui est de plus en plus complexe à aborder. Pour quelqu’un qui, là où il y a encore quelques années, allait bidouiller son petit logiciel dans son coin, était encore très, très simple. Donc, voilà pour moi,un petit peu dans cette conclusion il y a comment est-ce qu’on fait pour que le logiciel libre garde des espaces anticapitalistes, où le logiciel ne soit pas vu uniquement d’un point de vue financier, mais sous l’angle des communs numériques ? Et comment est-ce qu’on peut y participer finalement, tous et toutes ensemble ? Même si, effectivement, ce n’est pas le plus beau logiciel, même si ce n’est pas le plus performant, etc., le fait de faire ensemble me paraît toujours essentiel, en tout cas comme dimension à préserver, si on ne veut pas que l’open source soit juste absorbé et digéré par Microsoft, via Github ou d’autres éditeurs logiciels derrière.
Walid : Raphaël, tu veux faire un petit mot de la fin ?
Raphaël : Rapide. Moi ce que j’apprécie, et avec quoi je m’aligne en plus, c’est la dimension humaine des projets. Ce qui fait qu’il y a des gens qui s’engagent, qui contribuent à des projets le soir, le week-end et tout, c’est parce qu’il y a ça, il y a cette notion d’engagement. Et c’est ça qui fait la force des communautés. Donc oui, sentir les choses avec ses tripes, dire : tel dictateur je lui laisse le titre de dictateur parce que j’ai confiance en lui, en fait, quelque part. Donc c’est un dictateur, mais bon, on a confiance en lui. Ce genre de choses-là, ça, c’est des aspects humains qui sont fondamentaux et c’est ça qui fait un des fondements de ce qu’on aime. Enfin, moi en tout cas personnellement, dans l’open source et dans les communautés. C’est cet aspect-là, c’est ça qui fait que là on est contents de discuter entre nous et d’échanger sur ces aspects-là. Chose qu’on ne peut pas faire quand on est dans des modèles qui sont plus fermés ou qui sont centrés sur des finalités qui sont un peu différentes. Il y a quand même cette notion et donc oui ça c’est des choses qu’on ne peut pas mettre en équation forcément. C’est la dimension humaine.
Walid : Pour finir, moi, je retiens aussi la partie humaine, la partie qui m’a beaucoup parlé, c’est les premiers contacts avec les projets. Ça me rappelle ma propre expérience, j’en parle dans le premier épisode sur GLPI. Quand tu arrives sur un projet et que les gens te répondent et qu’ils t’aident tout de suite, ça donne envie de continuer. Et ce n’est pas le cas de tous les projets. Et donc c’est hyper important, effectivement, de savoir saisir les opportunités. Et puis aussi d’arriver de manière très humble en disant : voilà ce que je voudrais faire, qu’est-ce que vous en pensez ? Eh bien, écoutez, merci à tous les trois d’avoir pris du temps pour discuter de ces sujets d’évaluation dont on ne parle pas forcément beaucoup je dois avouer, alors que, pourtant, c’est quand même un sujet très important. Écoutez, merci beaucoup. À bientôt. Je pense qu’on a fait notre quota de Framasoft pour 2025.
Pierre-Yves : Quoi ? Mais on est qu’au mois de janvier. Walid, quelle cruelle déception. Bah merci à toi pour l’invitation.
Thomas : Merci beaucoup pour l’orga.
Walid : Merci, ouais,merci à bientôt. Et comme d’habitude, partagez cet épisode autour de vous. Si vous aussi vous avez des problématiques d’évaluation et que vous pensez que vous avez des méthodes ou des choses intéressantes, n’hésitez pas à me contacter ou à contacter Raphaël. Voilà, on est très preneurs parce qu’on aime beaucoup ce sujet à bientôt, à toutes et à tous.
Raphaël : Merci.
Cet épisode a été enregistré le 14 janvier 2025
Transcription réalisée par Raphaël Semeteys
Licence
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