Mobian : Debian dans ton smartphone
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Walid : bienvenue sur Projet Libre, le podcast de LinuxFr.org, où on parle de logiciel libre, de données ouvertes et de communs numériques. Je suis Walid Nous et aujourd’hui, c’est un épisode extra avec Arnaud Ferraris qui est le fondateur de Mobian. On ne va pas présenter Arnaud parce qu’on a fait ça en détail dans l’épisode sur Linux sur mobile que je vous invite à aller écouter avant d’écouter cet épisode-là, mais je lui ai proposé dans la foulée de notre enregistrement de prendre quelques minutes pour présenter Mobian. Qu’est-ce que Mobian ? Pourquoi il le fait ? Qui travaille avec lui ?
Donc Arnaud je suis très content de te retrouver encore une fois sur le podcast. Re-bienvenue à toi.
Arnaud : merci Walid.
Présentation et génèse de Mobian
Walid : alors est-ce que tu peux commencer par nous présenter Mobian s’il te plaît ?
Arnaud : alors Mobian c’est un projet libre évidemment, dont le but est finalement de faire tourner des Debian sur des téléphones portables ou en tout cas sur des plateformes mobiles donc téléphones et tablettes.
Walid : Ok donc portage de la distribution Linux, comment tu as décidé de travailler sur Mobian ? Comment ça t’est venu cette envie ? Et quand ?
Arnaud : Alors ça s’est fait globalement au moment de la disponibilité du premier PinePhone. Déjà, utilisateur de smartphone quand même depuis très longtemps, j’avais toujours été frustré de ne pas pouvoir utiliser un Linux sur ces machines. Je travaille dans l’informatique, je sais qu’un téléphone est finalement un ordinateur, et on m’a quasiment toujours interdit de faire ce que je voulais avec ces téléphones-là.
Donc j’ai eu quelques expériences avec des distributions Linux, en tout cas basées de loin sur Linux avec Sailfish OS et le premier téléphone Jolla, avec Ubuntu Touch sur un Nexus 5 un peu plus tard. Mais même dans ces environnements, je me sentais un peu à l’étroit et contraint par des choix qui avaient été faits pour moi au niveau du système. Donc il y avait quand même cette frustration assez ancienne de ne pas pouvoir utiliser un Linux comme je le fais sur mon ordinateur portable, sur mes serveurs, etc.
Et fin 2019, Pine64 annonce le PinePhone. Donc il utilise un processeur Allwinner qui était déjà assez bien supporté par la communauté du logiciel embarqué. Donc, j’avoue que là, l’espoir renaît. Je précommande le PinePhone qui arrive autour du FOSDEM 2020, juste avant en fait, deux jours avant, je crois. Et j’ai d’ailleurs commencé à jouer avec dans l’avion qui m’a amené à Bruxelles cette année-là. Et je commence à regarder quels sont les systèmes disponibles. Donc il y avait PostmarketOS. Il y avait Manjaro, je crois, qui était disponible.
Je suivais aussi la saga du Librem 5 de Purism, qui promettait aussi un téléphone qui fasse tourner un vrai Linux basé sur Debian. Donc je suivais tout ça avec beaucoup d’attention. Et j’ai eu le PinePhone entre les mains : c’est rigolo, j’installe PostmarketOS, très bien. Mais j’utilise Debian depuis plus de 20 ans. Et du coup je veux utiliser Debian. Je vois que PureOS, donc le système qui est destiné au Librem 5 et basé sur Debian. J’essaye de l’installer sur le PinePhone en bidouillant un petit peu, sachant que mon métier c’est de faire du logiciel embarqué sous Linux. Donc j’ai aucune difficulté à aller compiler un noyau pour une machine spécifique, à me connecter à la console, à avoir le processus de boot se dérouler et à analyser les problèmes. Ça fait partie de mon boulot, donc c’est quand même une facilité que j’ai à ce niveau-là. Et du coup voilà je me suis fait un noyau pour le PinePhone, j’ai essayé d’installer PureOS, me rendre compte qu’ils utilisent un Debian assez ancien, qu’en plus c’est pas tout à fait adapté à ce que je voudrais. Bref du coup je me dis ok je vais moi-même me créer une image Debian pour le PinePhone et y installer Phosh, donc un des environnements de bureau et commencer à jouer avec ça.
Finalement c’est comme ça que ça a commencé, derrière j’ai posté sur le forum de Pine64 pour dire « hey si vous voulez j’ai des paquets de Debian pour ça, une image qui est toute prête, je l’ai mis sur un serveur à aller voir » et finalement de façon assez surprenante pour moi ça a intéressé d’autres personnes. Donc il y en a qui l’ont installé qui se sont dit « Ah c’est génial c’est exactement ce que je voulais » d’autres qui sont venus m’envoyer des messages privés pour me dire « c’est exactement le genre de projet que j’attendais, j’ai envie d’aider, qu’est-ce que je peux faire ? » Et c’est finalement comme ça que ça a démarré.
Walid : ce qu’on n’avait pas forcément dit dans l’épisode précédent, c’est que tu as effectivement eu une expérience avec plusieurs des autres systèmes d’exploitation Linux mobile qui étaient disponibles. Tu as décidé de faire Mobian. Quel rapport tu as avec Debian ? C’est un port à la base qui n’est pas du tout officiel. Tu étais déjà contributeur de Debian ?
Arnaud : non, pas du tout. En fait, j’étais utilisateur de Debian depuis très longtemps, depuis la version Woody, donc Debian 3. Mais je n’avais jamais contribué à Debian. J’ai contribué à d’autres projets open source, de façon, on va dire, ponctuelle, mais je ne m’étais jamais lancé dans une contribution à long terme, et surtout, je n’avais jamais imaginé pouvoir apporter quoi que ce soit au projet Debian. Même si j’avais quand même envie d’y participer, parce que tout mon informatique est basé dessus, j’adore cette distribution et son fonctionnement, je me dis bon, ça serait bien de pouvoir faire quelque chose quand même. Et donc finalement, j’ai commencé Mobian en tant que simple utilisateur de Debian à la base. J’avais juste envie de faire mon truc et voilà, c’était bêtement répondre de façon égoïste à un besoin personnel. Le fait que ça a intéressé du monde, que du coup, derrière, j’ai aussi noué des relations avec des développeurs de Debian qui étaient intéressés par Linux sur mobile, font que, assez rapidement, je suis devenu mainteneur de Debian, le premier échelon officiel de participation au projet de Debian. Et au bout de deux ans et faisant partie intégrante de l’équipe Debian on mobile et maintenant un certain nombre de paquets, j’ai candidaté pour être développeur de Debian et je suis actuellement depuis 2023 je crois si je dis pas de bêtises.
Walid : tu arrives sur le forum de Debian ou sur un canal discussion tu dis « coucou voilà j’ai j’ai fait un port de Debian, sur mobile et tout» comment ça se passe ? Et là, tu es maintaineur mais à la base, tu étais maintaineur de paquets spécifiques pour Mobian ?
Le rapport de Mobian au projet Debian
Arnaud : oui, en fait, ce qui s’est passé, c’est que j’ai assez rapidement eu des contacts avec les développeurs de Purism, notamment Guido Günther et Sebastian Krzyszkowiak, qui sont les développeurs principaux, de base, de l’environnement graphique Phosh. Une des choses que j’avais en tête, dans tous les cas, pour mon utilisation personnelle c’était de packager Phosh et ses dépendances pour une version moderne de Debian. Donc j’ai rapidement été en contact avec Guido en particulier, qui lui était déjà développeur Debian depuis un certain temps mais n’avait pas le temps, à l’époque, avec le temps que prenait son travail pour Purism, de s’occuper de packager proprement ces logiciels-là.
Donc je sais plus exactement comment s’est passé la prise de contact, si c’est moi ou lui qui a contacté l’autre. Bref, toujours est-il qu’il m’a mis le pied à l’étrier en quelque sorte. Il m’a guidé, il m’a aidé de façon à packager Phosh dans un premier temps et de l’uploader, d’uploader les premières versions dans l’archive de Debian. Donc à la fois en termes de mentoring, on va dire, de coaching et comme seuls les développeurs Debian officiels ont le droit d’uploader des packages, il a sponsorisé mes uploads et m’a intégré à la team Debian on mobile qui était vraiment embryonnaire à l’époque.
Walid : c’est des gens que tu rencontres par exemple sur des salons comme le FOSDEM ou ailleurs ? Avec qui tu discutes ? Cela se passe principalement en ligne ?
Arnaud : ça dépend des personnes. Il y en a certains effectivement que je croise régulièrement au FOSDEM ou sur d’autres conférences. Par exemple, la DebConf, l’an dernier, qui est donc la conférence annuelle de Debian, qui avait lieu à Brest, il y avait un certain nombre de contributeurs mobiles qui venaient de toute l’Europe, avec qui j’ai pu discuter pour une fois dans la vrai vie. Et d’autres, avec qui je n’interagis qu’en ligne, soit parce qu’on n’a jamais eu l’occasion jusqu’à présent de se croiser sur un événement, soit parce qu’ils habitent à l’autre bout du monde, aux États-Unis, en Australie ou en Inde, et que les voyages sont un peu plus conséquents, on va dire.
La communauté Mobian
Walid : t’estimes que la communauté de gens qui gravitent autour de Mobian, c’est une petite communauté moyenne pour eux ? Comment tu l’estimes ?
Arnaud : oui, Mobian, c’est vraiment une petite communauté, dans le sens où on est entre cinq et dix contributeurs réguliers à Mobian. Ceci étant, je parle de Mobian en tant que projet indépendant. Ceci étant, on a aussi quand même, pour la plupart, des contributeurs Mobian et aussi d’autres contributeurs, une participation à l’équipe que j’ai déjà mentionnée, Debian on Mobile, qui est une équipe Debian qui ne travaille que sur les paquets Debian et donc le packaging debian officiels qui sont disponibles à tout utilisateur de Debian. Et là on va justement travailler à packager des logiciels pertinents pour le mobile dans Debian directement.
Donc finalement, Mobian c’est vraiment une toute petite surcouche à Debian, qui est principalement orientée maintenant vers le support matériel. Mais tout ce qui est plus générique et tout ce qui est appli, environnement graphique, etc. c’est un travail qui est fait directement dans Debian. Du coup, les personnes qui s’en occupent, je ne les inclue pas forcément en tant que contributeur Mobian.
Le but à atteindre pour Mobian
Walid : à part ta propre utilisation de Mobian, quel est le but de Mobian ? Tu parles du fait que là, c’est pas mal basé sur le côté prise en charge du matériel, etc. Est-ce que tu as des buts particuliers sur Mobian ? Est-ce que tu penses que c’est un projet qui peut devenir pas aussi gros, par exemple, que PostmarketOS ? Comment est-ce que tu vois un peu les choses là-dessus, quoi ?
Arnaud : très clairement mon but ultime c’est que Mobian ne soit plus nécessaire. C’est aussi pour ça que dès les débuts j’ai poussé les contributeurs à contribuer d’abord à Debian quand c’était pertinent plutôt qu’à Mobian directement et que je continue à avoir cette philosophie et que globalement tous les contributeurs ont cette vision à l’heure actuelle. C’est-à-dire que tout ce qui est dans Mobian, c’est ce qui n’a pas sa place finalement dans Debian directement. et c’est pour ça qu’on travaille essentiellement sur le support matériel, parce que finalement les autres aspects de l’utilisation mobile, on a réussi à en faire des paquets Debian suffisamment génériques pour être pertinent pour la distribution elle-même. Et donc on essaye de devenir le moins pertinent possible au fil du temps. Donc ce que j’espère, c’est que finalement on aura un support matériel dans le noyau Linux Mainline suffisant pour suffisamment de téléphones, pour qu’on n’ait plus à gérer ça dans un projet parallèle qui est Mobian, et que finalement Mobian finissent par disparaître et être simplement peut-être un service de génération d’image disque pour telle ou telle machine, mais sans plus.
Walid : ok, je vais peut-être dire une bêtise, mais est-ce que c’est un peu ce qu’essaye de faire Fedora avec Fedora Mobile ou pas ?
Arnaud : alors je ne connais pas plus que ça les devs de Fedora Mobile.
Comment tester Mobian ?
Walid : c’est tout nouveau là, ils ont annoncé ça il n’y a pas très longtemps.
S’il y a des gens qui sont intéressés, par exemple moi je suis intéressé par tester Mobian, qu’est-ce que tu me conseilles ? Déjà, un, où est-ce que je peux voir la liste téléphone supportée ? Et deux, si j’en ai pas supporté et que j’ai l’opportunité d’aller sur un site de petites annonces ou de reconditionné, qu’est-ce que j’achète comme téléphone ? Qu’est-ce que tu conseilles ?
Arnaud : alors, déjà, au niveau des informations, on a un site, entre guillemets, qui est une simple page web à l’adresse mobian.org, où on a des liens vers le Wiki, qui est hébergé par le Wiki de Debian. Le groupe GitLab, donc pareil sur l’instance Debian qui est Salsa, et notre salon Matrix. Et en fait ça, ça va être le point de départ pour récolter des informations sur Mobian. Le wiki permet d’accéder aux pages, à la fois pour les développeurs et pour les utilisateurs, avec notamment une catégorie qui va être « Supported devices ». Donc par contre toutes les informations sont principalement en anglais. S’il y a des traducteurs ou traductrices qui voudraient faire des versions françaises de ces pages, ils et elles sont bien sûr les bienvenus. Mais premier obstacle à surmonter, ça va être la barrière de la langue. Ceci étant dit, sur le Wiki Debian/Mobian, on va avoir la liste des téléphones supportés. Et donc au niveau des machines que je conseillerais, il y en a un certain nombre en fonction des attentes en termes de performance et de budget. On a par exemple le PinePhone original qui est très peu performant mais assez peu cher. Le PinePhone Pro qui est malheureusement plus fabriqué, qui est bien plus performant mais qui n’est pas forcément aussi agréable en main que d’autres téléphones. Et le côté machine Android qu’on va plus facilement trouver sur le marché de l’occasion, ça va être le OnePlus 6 et 6T et le Pixel 3A ou 3A XL. Bref, c’est les deux familles de machines qui sont les mieux supportées à l’heure actuelle et qui sont à privilégier pour un utilisateur ou une utilisatrice qui voudrait tester Mobian.
Walid : le 6T, moi je l’ai trouvé à moins de 100 euros sur leboncoin. Bien moins de 100 euros sur leboncoin. Donc c’est un téléphone qui est assez abordable et qui est quand même assez puissant et qui a une belle expérience sous Linux.
Arnaud : tout à fait. Et autant le OnePlus 6 que le Pixel 3, ce sont des téléphones qui ont été très bien vendus à l’époque de leur sortie et donc qui se trouvent quand même assez facilement sur les sites d’occasion même en reconditionné avec une garantie, etc.
La collaboration avec les autres projets de l’écosystème mobile
Walid : dernière question, tu as parlé du fait que tu collaborais avec les gens de Debian, tu fais partie de Debian Mobile, tu collabores avec les gens de Purism. En sans Mobian, ça t’a permis de collaborer avec quels autres projets de l’écosystème ?
Arnaud : principalement PostmarketOS, finalement. L’avantage de ce projet, c’est qu’ils ont une grosse communauté à la fois d’utilisateurs et de développeurs, notamment de développeurs qui ont des compétences dans le développement noyau [Linux]. Donc finalement, quasiment tous les noyaux qu’on utilise pour les machines supportées sous Mobian sont développés par des personnes faisant partie d’eux ou affiliés à PostmarketOS en règle générale. Donc on a beaucoup d’interactions avec eux notamment par le fait qu’on a des visions qui s’alignent assez bien sur le besoin de faire du développement upstream pour que ce soit pérennisé, pour que ça soit utilisable par tout le monde. Sur le fait qu’on essaie d’avoir des solutions génériques plutôt que des hacks par device. Ça a été le cas, notamment au niveau de la gestion de l’audio pour les appels téléphoniques, où il y a eu d’énormes synergies sur ce point-là en particulier, beaucoup d’interactions avec PostmarketOS mais aussi beaucoup finalement de contribution factuelle ou d’échange simplement avec d’autres projets notamment des développeurs d’applications. Donc en ce qui me concerne utilisateurs de Phosh et GNOME, j’ai plutôt interagi avec des développeurs d’applications dans cet écosystème-là et contribué à différents lecteurs audio, gestionnaires de contact, agenda etc. Mais finalement l’écosystème est tellement large qu’on se retrouve assez rapidement à échanger et interagir avec toute une foule d’autres personnes pour des besoins divers et variés.
Walid : ok, merci Arnaud pour cette petite présentation de Mobian. Encore une fois, si vous voulez en savoir plus, on a discuté beaucoup plus longuement dans un épisode précédent ensemble. Donc, j’invite tous les auditeurs et les auditrices à aller vous référer à cet épisode. Merci pour ton temps. Merci d’être venu présenter Mobian. C’est très sympa. Je n’ai pas encore testé. J’espère avoir l’occasion de le faire à un moment ou un autre. Et puis, bien, on se retrouve pour d’autres épisodes sur Linux sur mobile plus tard pour les auditrices, les auditeurs. J’ai encore pas mal d’idées sur la question. Merci Arnaud, à bientôt.
Arnaud : merci Walid et merci pour cette série de podcasts très intéressantes et au plaisir.
Production de l’épisode
- Enregistrement à distance le 13 avril 2026
- Trame : Walid Nouh
- Montage : Walid Nouh
- Transcription : Walid Nouh
Licence
Ce podcast est publié sous la licence CC BY-SA 4.0 ou ultérie











