/e/OS un Android dégoogelisé – Gaël Duval – e Foundation & MURENA

Créer un OS Android libre, degoogelisé et respectueux de la vie privée ? C’est le pari lancé par Gaël Duval !

Dans cette interview, nous abordons avec lui la création du projet, la structuration entre société et association, le modèle économique ainsi que les relations de /e/OS avec son écosystème logiciel. Nous parlons aussi des relation avec les fabricants de téléphone, en particulier Fairphone, et de la création de leur propre ligne de produits, mais aussi des différentes modalités du support logiciel et matériel.

Interview avec Gaël Duval : /e/OS & Murena

Walid: Bonjour et bienvenue sur Projets Libres! Je m’appelle Walid Nouh. Je suis tombé dans la marmite du logiciel libre il y a plus de 20 ans. Que vous soyez libristes confirmés ou néophytes, venez découvrir avec moi les portraits des femmes et des hommes qui font du logiciel libre. Communauté, modèles économiques, contributions, on vous dit tout ! Nouvel épisode : aujourd’hui nous recevons Gaël Duval pour parler de /e/OS et Murena qui est la marque commerciale associée à /e/OS.

Vous connaissez peut-être Gaël Duval comme étant le fondateur de la première distribution desktop Linux qui s’appelait MandrakeLinux dans les fins des années 90, début des années 2000. Vous allez voir aussi qu’il a travaillé sur un autre projet par la suite qui s’appelait Ulteo. Mais aujourd’hui nous allons nous concentrer sur l’OS Android dégooglisé sur lequel il travaille depuis quelques années et c’est un grand plaisir que j’ai de pouvoir accueillir Gaël sur le podcast. Bonjour Gaël, j’espère que tu vas bien.

Gaël: Bonjour, merci de m’inviter dans ce podcast et ça va pas trop mal.

Gaël Duval (source : stateofopencon)

Walid: Avant de commencer à parler de /e/OS, j’aimerais bien que tu répondes à la question traditionnelle qui est de te présenter et de nous expliquer comment tu en es venu à travailler dans le logiciel libre, et ce que tu as fait dans le libre jusqu’à présent.

Gaël : à la base je suis informaticien, je suis de formation informatique, un peu dans le dur, universitaire. Alors l’informatique c’est quand même une passion qui remonte à très loin, j’ai dû avoir mon premier micro à 10 ans, c’était un monde qui m’attirait beaucoup et ensuite j’ai passé beaucoup de temps sur les ordis, j’ai enchaîné plusieurs modèles dans les années 80. C’était une période d’ailleurs assez féconde pour l’informatique. Je sais pas, tous ceux qui l’ont vécu ont un gros souvenir je pense assez puissant de cette époque là, parce que ça fourmillait de partout, c’était extrêmement créatif, beaucoup autour du jeu souvent mais pas seulement, et avec des machines et des systèmes qui n’étaient pas du tout compatibles les uns avec les autres en général, mais ça faisait un ensemble assez excitant, surtout je pense pour des gamins de 10-15 ans à l’époque.

C’est un peu ça qui naturellement m’a amené vers ce métier de l’ingénierie logicielle. Et quand je suis arrivé à la fac, j’ai découvert deux choses : qu’il n’y avait pas que les micro-ordinateurs dans la vie, il y avait aussi des ordis un peu plus pros, ce qu’on appelait des stations de travail, et puis il y avait internet aussi. Internet je connaissais vaguement parce que j’en avais un peu entendu parler, et aussi parce que j’ai eu la chance, quand j’avais 17 ans, d’avoir un correspondant anglais, qui était à Cambridge, et son père était astrophysicien en fait. Il était prof d’astrophysique et il m’avait fait visiter son labo et tout ça, et j’avais remarqué qu’il envoyait des messages électroniques sur un ordi et ça ça m’avait vraiment frappé. Je me suis dit « tiens il y a un truc intéressant », je m’intéressais un peu au modem etc. Et à la fin j’ai remarqué qu’on avait vraiment des ordis beaucoup plus puissants, beaucoup plus sérieux et à la fois qui étaient connectés à internet 24 heures sur 24. Ils avaient chacun leur adresse IP au niveau mondial, ce n’était pas d’adressage privé à l’époque.

Et là, évidemment, en tant que déjà moi passionné d’informatique, je me suis plongé là-dedans corps et âme. Et pour répondre à la question, comment j’en suis venu au Libre ? Et bien une petite frustration, c’est-à-dire qu’à la fois il y avait ce monde absolument incroyable que j’ai découvert à l’université, de station de travail sous Unix. Unix, un système d’exploitation qui m’a vraiment frappé parce que je n’imaginais même pas qu’on puisse avoir des systèmes qui puissent être multitâches, multi-utilisateurs, etc. Et moi je découvre ça dans cet espèce de monde merveilleux, un peu idéal, un peu caché finalement, réservé aux étudiants d’époque, aux chercheurs, tout ça. Et à côté, dans le grand public, au début des années 90, qu’est-ce qu’on voit se développer? Windows 3, puis Windows 95, sur des compatibles PC et ça c’était vraiment le truc pas du tout excitant pour moi. J’ai essayé de faire le lien entre les deux, en fait, parce que moi j’avais absolument pas les moyens de m’acheter une machine pour faire tourner Unix évidemment ça valait je sais pas combien mais c’était vraiment hors de portée pour un étudiant. Par contre il y avait quand même ces compatibles PC sous processeur Intel 386, 286 tout ça et à un moment, totalement par hasard, je découvre, je ne sais pas exactement l’année, mais ça devait être 94, 95, 96, je ne sais pas, je découvre qu’il y aurait un système d’exploitation Unix qui pourrait peut-être fonctionner sur des machines grand des PC avec des processeurs 386. Et en creusant, c’était Linux en fait, c’était les débuts de Linux. Linux était sorti en 91, donc 2 ans peut-être avant, 2-3 ans. Et là, en me renseignant, ça semble confirmer que oui, peut-être sur mon 386 qui tournait sous Windows 3, je pourrais peut-être faire tourner Linux à la place, que peut-être même on pourrait faire tourner X Windows System, donc l’interface graphique qui tournait sous Unix à l’époque. Et donc, me voilà parti acheter 50 disquettes à la FNAC, et je reviens, parce qu’il y avait déjà des premières distributions Linux, à l’époque j’avais sélectionné la Slackware, à l’époque il fallait 50 disquettes pour l’installer, donc j’ai acheté 50 disquettes, et puis je retourne à la fac et je télécharge toute la distribution Slackware, et je passe chaque disquette pour l’enregistrer dessus, et je reviens chez moi avec mes 50 disquettes, et là je passe la soirée à installer Linux et ça marche.

à l’époque j’avais sélectionné la Slackware, à l’époque il fallait 50 disquettes pour l’installer

Voilà, donc c’était vraiment mes premiers pas dans Linux : quelque part vers le libre parce que c’est une notion que je ne connaissais pas vraiment. Au début des années 90 et dans les années 80, il y avait quand même une notion du partage, du logiciel, qui était quand même assez forte. Donc quelque part c’était assez naturel pour moi d’aller vers le libre. Après j’ai découvert ça un tout petit peu plus tard, le projet GNU, etc. J’ai regardé et commencé à m’intéresser à tout ce qu’on pouvait trouver sur les serveurs FTP, tous les logiciels qui existent, les compilateurs, GCC, tout ça.

Walid : J’ai l’impression de m’entendre quand j’ai découvert le libre et que je me suis dit « waouh, quel nouveau monde, c’est vraiment ça l’informatique, c’était vraiment génial ».

Gaël : Voilà.

Walid : donc après, tu as travaillé sur Mandrake et tu as travaillé sur d’autres projets, est-ce que tu peux nous en dire quelques mots?

Gaël : sur Mandrake, donc je finissais mes études, en fait j’étais en… je faisais une sorte de service civil à la fac, ce qui m’a permis d’avoir pas mal de temps pour m’intéresser… Enfin, j’avais envie en fait de créer une distribution Linux qui soit à la fois… qui ait la puissance de Linux et à la fois la facilité d’utilisation qu’on pourrait retrouver sous Windows par exemple. En plus pour le grand public, je me disais c’est dommage que Linux soit réservé à des experts qui doivent apprendre la ligne de commande, ce que la plupart ne feront pas. L’idée vraiment derrière Mandrake à l’époque c’était vraiment ça : est-ce qu’il y a un moyen de permettre au plus grand nombre de pouvoir profiter de la puissance de Linux avec des outils et une interface utilisateur moderne ?

C’était vraiment ça. Après Mandrake qui m’a occupé jusqu’en 2006, j’ai créé une autre boîte et on faisait aussi du logiciel libre qui s’appelait Ulteo. Au départ l’idée c’était vraiment de faire un bureau en ligne avec. Il y avait une distribution Linux d’ailleurs qui s’appelait Ulteo Application System, qui était basée sur Debian, et l’idée c’était de se dire : avec internet on peut sans doute avoir un système où finalement tes données vont être accessibles n’importe où quand tu veux, où tu veux, avec n’importe quel device. Donc c’est pour ça qu’il y avait une distribution Linux pour le PC et il y avait un système qui permettait d’accéder à ces données dans un navigateur web et de tout se synchroniser. Donc tes données de ton PC se synchronisaient en permanence avec le cloud et tu pouvais retrouver tes applications et tes données dans le navigateur web. Et ça au départ, l’approche était assez orientée vers l’utilisateur final aussi et pour plein de raisons, on a pivoté vers le professionnel, vers le B2B.

Et on a redéveloppé la solution dans une optique B2B. L’idée c’était de virtualiser des PC, les mettre dans le cloud, et qu’ils soient accessibles depuis n’importe quoi, y compris d’une tablette, un iPad, ce genre de choses. Pour ceux qui connaissent Citrix, l’idée c’était de faire une sorte de Citrix open source multiplate-forme, parce qu’on supportait Windows et Linux, ce qui n’a pas très bien marché commercialement. On a été un peu en retard suite à notre première approche B2C. Et ça, ça m’a occupé jusqu’en 2014-2015. Ensuite j’ai rencontré des gens avec qui on a créé un incubateur et un accélérateur de startups, donc 2015-2016-2017. On a accompagné plein de startups, donc on voyait beaucoup de gens qui avaient des idées, qui voulaient créer leur entreprise. On discutait avec eux, on les challengeait un petit peu, puis parfois on les aidait, parfois on les finançait. Et ça, ça a été vraiment un moment très intéressant parce que déjà j’ai rencontré beaucoup beaucoup de monde alors que naturellement l’informatique te pousse plutôt à… Enfin si, t’as pas mal de relations sociales en ligne, c’est virtuel. Mais là j’ai vraiment rencontré beaucoup de monde, des super rencontres, des gens super sympas, des projets complètement dingues.

C’était assez excitant. Et dans un des projets, il y avait une société qui développait un système d’exploitation pour smartphone qui était basé sur FirefoxOS. C’était un essai de la fondation Mozilla de créer un système un peu concurrent à Android et tout ça pour le mobile. Et on avait beaucoup d’espoir dans FirefoxOS, parce que c’était totalement libre, c’était indépendant. Malheureusement ça n’a pas très bien marché, parce que, pour des raisons de choix stratégiques de la fondation Mozilla, ils avaient apparemment, de ce que j’ai compris, pas mal de plans de développement en Asie. Ils sont allés voir Whatsapp car apparemment en Asie tout le monde utilise Whatsapp, même en 2016-2017. Et quand ils sont allés voir Whatsapp en leur disant que ce serait vraiment génial qu’on puisse avoir une version de Whatsapp pour FirefoxOS, Whatsapp leur a dit qu’on a déjà 100% du marché avec iOS, Android, donc on voit vraiment pas pourquoi on dépenserait de l’argent pour vous faire plaisir. En gros c’était ça, si j’ai bien compris. Et donc ils ont décidé suite à ça d’arrêter FirefoxOS en disant qu’il n’y a pas de chemin, il n’y a pas de business model. Et donc cette société que j’avais rencontré qui faisait un dérivé de Firefox OS essentiellement pour le marché africain je crois avec Orange, ils ont aussi arrêté. Ils se sont dit « ah merde ils arrêtent donc on arrête ». Ils ont tout arrêté, ils ont tout plié. C’était assez dingue comme histoire. Mais je raconte ça parce que c’est juste pour l’anecdote.

Moi ça m’a permis de découvrir un monde que je connaissais moins bien qui était le monde du smartphone en fait parce que moi je viens du monde du PC. Et le monde du smartphone, c’est pareil ça m’a vraiment passionné parce que finalement c’est quoi un smartphone ? C’est juste un ordi qui maintenant est très puissant, qui en plus a une caméra, une connexion wifi, etc. donc plein de capteurs et finalement c’est un concentré de ce qu’on peut faire de mieux dans l’informatique aussi bien au niveau matériel que logiciel. Et j’ai trouvé ça aussi absolument passionnant. Et plus je m’y suis intéressé donc et plus je me suis dit « tiens il se passe des choses au niveau des données personnelles dans les smartphones » que je ne soupçonnais pas trop. J’en avais entendu un petit peu parler mais plus j’ai creusé, plus je me suis aperçu que les business model du smartphone étaient quand même vachement liés à la collecte des données personnelles, surtout sous Android Google, où là on a plusieurs méga octets de données personnelles qui sont captées en permanence tous les jours, qui permettent de profiler les utilisateurs et leur vendre la pub plus chère. Mais aussi sur iOS finalement parce que iOS préinstalle Google Search et se fait grassement payer par Google pour ça. Donc au final j’ai réalisé à quel point ce monde merveilleux du smartphone, il était complètement pourri par son business model qui reposait sur la pub et que finalement ces outils là devenaient tellement présents dans nos vies, collectaient tellement de nos données personnelles qu’ils étaient vraiment en train d’installer un espèce de truc très malsain, où on échange une pseudo gratuité, ce qui est jamais le cas finalement, on te capte toutes tes données personnelles et pour en faire quoi? pour vendre la pub, mais peut-être pas seulement. C’est à dire que quand tu as des grosses boîtes à l’échelle de la planète qui collectent toutes tes données personnelles et qui deviennent très intimes, parce que c’est quoi? c’est ta localisation en temps réel, si t’as du Gmail, c’est tous tes mails, donc tes échanges de mails, c’est pas chiffré tout ça, ils le lisent en permanence, ils le scannent, les applis que tu utilises, comment tu les utilises, quand tu les utilises, tes recherches sur internet, ton historique de navigation, c’est toute ta vie quoi finalement. Et ça on le file en permanence à Google, Apple etc. Et moi, quand j’ai réalisé ça je me suis dit, il y a quand même un problème, parce qu’en théorie on est en démocratie, donc tout ça normalement il y a des garde-fous. Sauf qu’on sait jamais comment ça va évoluer, on sait jamais le pouvoir que ces sociétés privées peuvent prendre, est-ce qu’elles ne peuvent pas se faire hacker, qu’elles ne peuvent pas se vendre à des puissances, enfin je ne sais pas, à des dictatures, etc. Donc tout est possible.

Et moi, quand j’ai réalisé ça je me suis dit, il y a quand même un problème, parce qu’en théorie on est en démocratie, donc tout ça normalement il y a des garde-fous. Sauf qu’on sait jamais comment ça va évoluer, on sait jamais le pouvoir que ces sociétés privées peuvent prendre, est-ce qu’elles ne peuvent pas se faire hacker, qu’elles ne peuvent pas se vendre à des puissances, enfin je ne sais pas, à des dictatures, etc. Donc tout est possible.

Et ils ont nos données. Ces gens-là ont nos données, ont les données de nos enfants, etc. A l’échelle de la planète. Donc moi, ça m’a vraiment posé un très gros problème, et je pense que je ne suis pas le seul. Et là je me suis dit « bon je veux plus utiliser un iPhone du marché, ni Android ni un iPhone, je veux arrêter d’utiliser tous les Google Docs et tous ces machins là, tous les Gmail. Donc qu’est ce qu’on fait quoi? » Et quand j’ai cherché des alternatives, bon autant dans le web il y a 2-3 trucs, il y a des choses, mais sur le smartphone il n’y avait rien. FirefoxOS venait de mourir, alors il y avait Ubuntu Touch, mais qui n’était pas en très très grande forme non plus et il y a quelques projets mais finalement pour moi et puis et potentiellement pour mes proches et pour le grand public il n’y avait aucune alternative à iOS ou à Android. Et là je me suis dit, en informaticien et entrepreneur, je vais peut-être creuser la question : est-ce qu’on peut pas faire un truc, recréer une alternative ? Ce sont des idées un peu folles et je pense aussi que si je me la posais maintenant je me dirais « mais non ne fait pas ça c’est impossible ».

A l’époque j’ai réalisé assez vite que finalement toutes les briques qui sont nécessaires pour recréer cet écosystème mobile, aussi bien sur le smartphone que des briques de base du cloud, le mail, le calendrier etc, étaient déjà disponibles. Android est open source, on a des trucs comme Nextcloud, on a le mail, quasiment tout est disponible mais par contre il manque un truc c’est le liant en fait finalement. Parce que ce sont des briques qui sont assez disparates : elles ne sont pas faites forcément pour bien fonctionner les unes avec les autres. Et ça a été vraiment le début et l’idée de /e/OS : de se dire comment on fait pour rassembler toutes ces briques et recréer un produit qui soit agréable à utiliser, qui offre toutes les garanties en termes de protection des données personnelles et qui puisse être disponible aussi sur des smartphones, le plus grand nombre de smartphones du marché.

Donc c’est vraiment comme ça que le projet a démarré.

Walid : donc là tu dis qu’effectivement tu vas créer un projet. La première chose que j’aimerais te demander c’est d’où vient ce nom i? J’ai pas vraiment entendu d’explication donc j’aimerais bien que tu nous en dises deux mots. Et la deuxième chose c’est à partir du moment où tu décides de créer le projet, quelles sont les compétences dont tu as besoin pour commencer? Comment tu t’entoures? Où est-ce que tu trouves les gens avec qui tu vas travailler sur cette toute première mouture?

Gaël : alors sur le nom, c’est une grande histoire. Au départ le projet s’appelait EELO, c’est le nom sur lequel on a lancé le premier Kickstarter, qui a lancé le projet. Et puis pas de bol, je crois que c’est en juin 2018, ou peut-être en juillet, mais je crois que c’est en juin 2018, je reçois un mail d’une société hollandaise qui me demande d’arrêter d’utiliser la marque.

Au départ je me dis bon encore des emmerdeurs. Et puis je me renseigne auprès d’un avocat qui est spécialisé dans les dépôts, des noms de domaines, noms de marques déposées, tout ça. Et il me dit ouais attends parce que c’est quand même une grosse boîte, ils ont une marque déposée qui ressemble. Alors effectivement ils avaient déposé la marque EELLOO. Donc ça ressemblait. Et de fil en aiguille, on a essayé de négocier etc, ils étaient totalement inflexibles, ils n’ont rien voulu rien savoir. Parce que souvent on peut faire une cohabitation de marques en spécialisant les classes dans lesquelles on les dépose, mail ils n’ont absolument rien voulu savoir. Sachant qu’eux étaient dans les logiciels de ressources humaines, donc absolument rien à voir avec ce qu’on faisait, et à un moment mon avocat me dit qu’il venait recevoir un courrier qui, en langage d’avocat, disait qu’il n’y avait pas de négociation et qu’ils iraient jusqu’au bout, c’est-à-dire qu’ils mettraient les budgets qu’il faudrait éventuellement pour faire valoir leur droit à nom.

Donc c’était vraiment pas du tout un moment où je pouvais engager des moyens financiers pour me défendre là-dessus. On a juste arrêté et on a changé de nom, tout simplement. Et pourquoi / E / ? Je m’en souviens même plus trop. Cette décision-là s’est faite quasiment du jour au lendemain. On avait une espèce d’injonction avec une menace de devoir payer chaque jour si on n’arrêtait pas. Et je sais plus, c’était en discutant avec quelques amis, il y a ce nom qui est arrivé, une espèce de dérivé de EELO, et qui devait en fait être totalement provisoire. L’idée c’était de se dire voilà faut qu’on change de nom, bon ben il nous faut un truc pour demain. Bon on a ça ok et puis on réfléchit et puis dans un mois on met un nouveau nom. Sauf que ça a duré vachement plus longtemps.

Walid : Ça c’est le temporaire définitif.

Gaël : finalement le nom il a des inconvénients mais il a aussi un avantage. C’est à dire que l’inconvénient que c’est un truc un peu bizarre, / E /, quand on le tape sur un moteur de recherche, au début ça ne marchait pas trop, maintenant ça va.

Mais par contre si tu te tapes dans la barre de recherche d’un navigateur web, il va aller chercher ton /, donc c’est dans ton arborescence de fichier, et donc là ça ne va pas du tout. Mais par contre il a quand même un avantage, c’est que c’était tellement bizarre, tu vois c’est l’avantage de l’inconvénient, c’est que le nom est tellement bizarre que finalement il y a pas mal de gens qui ont commencé à dire « ouais ce nom est vraiment pourri et tout », et tout le monde en discutait dans la communauté des utilisateurs, il y en avait qui étaient pour, il y en avait qui étaient contre. La majorité était contre je dois dire, et à chaque fois on me demande, on me demande encore mais quand est-ce que vous changez de nom c’est pas possible quoi. Et finalement ça a quand même l’avantage de faire parler les gens et d’avoir une espèce de truc qui se passe quoi en termes de com, de buzz, et puis finalement on a introduit Murena parce que il nous fallait quand même une marque qui soit sécurisée.

Donc là elle est déposée aux US, machin, c’est assez bien bordé. On a Murena.com, donc ça c’est vraiment la marque commerciale. Et l’idée c’est que vraiment maintenant, les gens qui vont nous découvrir, ils découvriront les services en ligne Murena et les smartphones Murena. Et le smartphone Murena, ok il a /e/OS, c’est le nom de l’OS, c’est un truc technique comme il y a iOS, il y a MS-DOS, des noms un peu bizarres. Maintenant c’est moins grave et je pense que pour l’instant il n’y a pas de plan de modifier /e/OS parce que finalement les conséquences sont quand même vachement faibles vu qu’on a ce nom « commercial » qui s’appelle Murena. Ça c’était la question sur le nom et après je ne sais plus.

Walid : la deuxième question c’était de qui tu t’es entouré pour commencer ce projet?

Gaël : ah oui, ça c’est vachement intéressant. Et d’ailleurs, je ne sais pas si c’est toujours comme ça dans tous les projets, mais au départ j’ai démarré, j’étais vraiment seul. C’est-à-dire que j’étais dans mon coin, je testais des trucs, j’installais LineageOS, je modifiais LineageOS, je recompilais, etc. Et puis on a lancé un Kickstarter fin 2017, et l’idée du Kickstarter c’est un copain qui me l’a donnée parce qu’il en avait déjà fait un. Il m’a dit « ton idée elle semble pas mal mais je pense qu’il faut que tu la confrontes en fait ». Et en plus j’avais pas tellement d’argent à investir dedans à l’époque, pourquoi pas faire un kickstarter ? Et on a en un mois et demi, à deux, on a bossé sur ce kickstarter, on a créé du contenu vidéo, on a créé des photos, des animations 3D, un truc un peu dingue. Et fin 2017 on sort ce kickstarter avec l’idée de trouver 20 000 euros, ou 25 000, je ne sais plus, pour pouvoir commencer à payer peut-être un développeur.

Finalement, le Kickstarter a fait x4, in fine, parce qu’après on l’a prolongé sur Indiegogo. On a trouvé près de 100 000 euros et j’ai reçu plein de messages : un super retour de plein de personnes, de plein de pays du monde, qui me remerciaient pour le projet, qui m’encourageaient à le poursuivre parce qu’eux-mêmes cherchaient déjà des solutions alternatives à Android et Apple. Et ça, pour le coup, au début, j’avais une envie, mais là ça m’a conforté dans l’idée qu’il y avait sans doute un truc assez important finalement à faire, que je ne m’y prenais pas trop mal.

C’était vraiment le déclencheur, c’était ce Kickstarter, qui en plus a amené pas mal de visibilité en termes de presse. Par exemple, je crois qu’on a dû avoir France Inter, on a eu Le Point… En Inde, on a eu, je pense, le plus gros journal indien, l’équivalent du New York Times aux US, mais en Inde. Il a dû faire un article sur nous et donc il y a plein de développeurs indiens qui voulaient bosser pour nous d’un seul coup. Et tout d’un coup, il y a un truc qui se crée, une communauté sur juste une idée.

C’est ça qui est dingue, il n’y a rien, en fait. Il y a juste quelques dessins, une idée, un truc, « voilà moi je veux faire ça, je vais m’y prendre comme ça ». Et là tout d’un coup il y a un truc qui se crée, boum, et qui s’installe, et qui soutient le projet qu’on parle et ça fait plein de connexions. ça fait des gens qui veulent bosser sur le projet, qui nous présentent d’autres personnes, ça fait potentiellement des investisseurs. C’était assez incroyable comme moment et sur les besoins très rapidement j’ai dû trouver un développeur : ça paraît idiot ce que je vais dire, mais j’avais pas de doute sur notre capacité à pouvoir transformer LineageOS et le dégoogliser en fait, parce que j’avais vu qu’il y avait Micro-G qui permettait de faire des choses etc. Donc ça pour moi c’était presque un acquis, fallait juste qu’à un moment je trouverais un ingé, ou ça serait moi ou un ingé qui allait mettre les trucs ensemble.

C’est ça qui est dingue, il n’y a rien, en fait. Il y a juste quelques dessins, une idée, un truc, « voilà moi je veux faire ça, je vais m’y prendre comme ça ». Et là tout d’un coup il y a un truc qui se crée, boum, et qui s’installe, et qui soutient le projet qu’on parle et ça fait plein de connexions.

Par contre, il y avait un truc qui me tenait à cœur, c’était qu’au niveau de l’interface utilisateur, je trouvais qu’il y avait une déficience sur ce que je voyais. Donc je me disais, tiens, il va falloir qu’on recrée une interface utilisateur qui soit un peu meilleure. Et là, c’est vachement plus difficile parce que des développeurs qui sont suffisamment pointus en développement Android et qui ont suffisamment le sens de l’interface utilisateur, soit je m’y suis mal pris, mais j’ai eu du mal à trouver. Et c’était le premier développeur que j’ai engagé, c’était un indien qui a fait le premier launcher de /e/OS. Le reste ça s’est fait assez naturellement. Il y a eu quand même une belle rencontre au tout début, qui a été faite totalement par hasard, et c’est ça qui est fou et qui parfois me porte à penser qu’il y a peut-être un destin dans la vie. Assez vite j’ai réalisé à quel point Android c’est un truc tentaculaire, c’est énorme, c’est des gigas de code source, ça met 2h à compiler pour une machine. C’est bien pire que de compiler un noyau Linux, d’ailleurs on recompile le noyau Linux modifié pour Android quand on recompile une distribution Android. Et à un moment je me suis dit « oulala, entre le nombre de téléphones qu’il va y avoir à supporter, qui vont tous être différents avec des spécificités, toutes les versions qui vont se succéder, plus les différentes versions de base d’Android, on va vite avoir un très gros problème d’ingénierie logicielle ».

Voilà, maintenir une distribution Linux c’est déjà un truc assez colossal. Mais là c’était puissance… je sais pas, au moins puissance 2, puissance 3 quoi. Et par chance, début 2018, à la suite du Kickstarter, j’étais dans un endroit où c’était un peu la base opérationnelle du Kickstarter, et y’a quelqu’un qui frappe à la porte. Je sais même pas comment il m’a trouvé en fait. Il me dit voilà ma mère m’a montré un article, ça a l’air vachement bien ce que tu fais. Sa mère lui a montré un article ! Donc en fait sa mère elle lisait Ouest-France et dans Ouest-France on avait eu un bel article qui parlait du projet, qui expliquait ce qu’on allait faire.

Et donc il avait lu ça et il s’est dit « tiens ça a l’air vraiment bien ». Et le mec sortait d’études, il venait juste de finir ses études informatiques et il dit « moi je voudrais bien bosser » . Alors j’ai dit « ok mais tu veux faire quoi ? tu sais faire quoi ? » Il me fait « moi je suis plutôt développement web ». Il me semble que c’était ça : il montre son cv. Je fais « ok bon développement web ok pourquoi pas… » et puis on discute et à un moment il me fait « ouais aussi je connais assez bien Git et GitLab » et là je fais, « ah, intéressant! ».

Et finalement en fait, le mec, qui est toujours avec nous, c’est Romain, notre… maintenant qui dirige toute l’ingénierie de chez nous, il était super calé en Git et GitLab. C’était un peu sa passion. C’était un peu un maniaque du GitLab. S’il m’écoute à ce jour, il m’en voudra pas dire ça, mais c’est un peu ça. Il s’est avéré extrêmement bon, extrêmement pointu, pour justement mettre en place toute cette infra qui allait nous aider à gérer les sources, déclencher les compilations, etc. Intégration continue, etc. C’était je pense, je sais pas exactement, si j’avais pas fait cette rencontre à l’époque comment ça se serait déroulé autrement.

On aurait sans doute trouvé d’autres solutions, mais c’était un accélérateur finalement, parce qu’après le projet est vraiment parti sur des bonnes bases. On a jamais vraiment bricolé. Dès le début c’était un truc avec un esprit industriel, c’était carré : gestion des issues dans GitLab quand il y a des problèmes, des tickets, etc. Donc gestion de projet. C’était un truc que j’ai vécu en fait, au final je ne le recherchais pas nécessairement, mais ça a été un élément clé du début. Après ça a été plus trouver des développeurs, faire des entretiens, commencer à se financer aussi parce que mine de rien, même 100 000 euros au début ça part vite, ça part très très vite. Et puis il y avait aussi ma propre situation qui était un peu compliquée à gérer parce que j’étais dans cet incubateur accélérateur, celui qu’on avait co-fondé. Mais à un moment j’ai vite vu que ça me prenait tout mon temps et je n’arrivais plus à combiner les deux. Donc j’ai dû faire cette transition, ça a été un peu compliqué.

Pouvoir me financer aussi, ce n’était pas évident. En 2018 j’ai créé deux entités : la première c’était e Foundation. Donc e Foundation c’est une association sans but lucratif. L’idée de e Foundation c’est vraiment de se dire : on sait pas ce qu’il adviendra, on fait de l’open source, on veut que ça le reste, en tout cas que le cœur du projet reste open source. e Foundation c’est l’association sur le nom de domaine e.foundation qui propose le produit en open source : c’est la garantie que quoi qu’il advienne, il y aura toujours ce cœur open source, personne ne peut l’acheter. Et à côté il y a Murena, qui ne s’appelait pas Murena à l’époque, mais maintenant qui s’appelle Murena et qui est une société sur laquelle j’ai pu trouver des financements. A la fois des financements privés, des investisseurs type Business Angel, des subventions BPIFrance, des fonds privés qui aussi aident au développement des projets comme le nôtre. Ça, ça a permis de recruter davantage et je pense que, fin 2018, on devait déjà être 5-6 sur le projet.

Walid : Alors que je comprenne bien, eFoundation, c’est une association de loi 1901 ? Gaël : oui c’est ça. Walid : elle n’a pas de développeur ? Est-ce qu’elle a de la propriété intellectuelle ? Quel est son rôle en fait ?

Gaël : le lien c’est l’open source en fait. S’il n’y avait pas l’open source, je pense que ça serait très difficile. Mais il y a deux entités qui peuvent contribuer chacune sur le produit parce que c’est open source. Et donc si tu regardes dans notre GitLab, tu verras que parfois c’est marqué Murena, parfois c’est marqué e Foundation. Et e Foundation, si, parce que e Foundation a des ressources, parce qu’on a pas mal de personnes qui donnent au projet, parce que c’est open source, parce que voilà, on gagne parfois des projets, des appels à projets, en fait on pourra peut-être en reparler mais on a gagné un gros projet européen il y a pas longtemps.

Donc on a des ressources : on paye des gens aussi sur e Foundation, souvent plutôt de la sous-traitance, des indépendants, qui contribuent au projet de la même manière que Murana contribue au projet Open Source. Voilà, ça fonctionne comme ça.

Walid : Donc tu as deux forces de travail qui proviennent de deux entités différentes et qui contribuent au projet, c’est bien ça?

Gaël : exactement.

Walid : donc là, tu disais que vous êtes à peu près 5-6 personnes, donc c’est le nombre de personnes qui a contribué à la première version de /e/ ? Et d’ailleurs, cette première version, elle sort quand? Gaël : la première version bêta, elle sort en octobre 2018.

On est à 5-6 personnes et aussi des contributeurs, que je ne compte pas dans les 5-6 personnes. Ce sont 5-6 personnes en équivalents en temps plein. On a aussi des contributeurs et en particulier on a un contributeur majeur sur la partie cloud et infrastructure, un allemand, qui adore le projet. Il est toujours très supporteur du projet et nous a fait quasiment toute la première infra mail, la partie basée sur Nextcloud. Et voilà, sinon on n’aurait jamais pu la développer. Après il a passé la main et ça a été repris par l’équipe, une vraie équipe infra. Donc c’est 5-6 personnes plus, je ne sais pas combien, 5-10 contributeurs externes, plus des gens qui contribuent des traductions, plus des gens qui rapportent des bugs, des testeurs.

C’est un truc assez vertueux, assez communautaire, c’est assez typique des projets libres. C’est assez typique, mais on n’est pas un projet purement communautaire libre, comme Debian ne peut l’être. C’est quand même un truc un peu hybride entre des développeurs qui sont payés, salariés, et des contributions communautaires. L’open source permet tout ça, et je pense que c’est une des beautés de l’open source finalement : ça permet à des gens qui viennent d’horizons différents de travailler sur un projet commun de manière assez sereine.

Walid : Donc en cette première version bêta elle sort, elle est disponible sur combien de téléphones ? Quels sont les premiers retours là à ce moment là comment ça se passe pour vous?

Gaël : ça se passe plutôt bien en fait j’étais j’étais presque surpris qu’on puisse sortir une version bêta en octobre 2018 parce qu’il y avait pas mal de boulot à faire. On est parti de LineageOS, qui était déjà une version d’Android qui tournait sur beaucoup de téléphones. On n’était donc pas tellement limité en terme de modèles de téléphone parce que c’était déjà ça c’était déjà prêt. Par contre il y a quand même eu tout ce travail préalable de « on enlève tous les appels à Google y compris dans les couches basses, les DNS par défaut, tous ces trucs là, on met Micro G par défaut, puis réassembler le tout, puis recompiler ensuite ». Donc il y a quand même un très gros effort derrière, mais on a pu sortir, je sais pas, peut-être pour 20 ou 30 modèles dès le début. C’était pas trop bloquant finalement, grâce à la communauté LineageOS, ça je le reconnais volontiers. Donc ça a été plutôt bien reçu à l’époque, parce que ça ne marchait pas mal. Et puis il y avait ce truc un peu unique qui est la synchro entre le téléphone et le cloud, pour ceux qui le souhaitent, parce que c’est toujours un sujet un peu… pas toujours très simple. On vous propose tout l’écosystème finalement : ce n’est pas que le téléphone, ce n’est pas que le cloud, c’est un ensemble, téléphone plus cloud : vous êtes chez vous, c’est vos données, on y touche pas, toutes les garanties. Et ça marchait pas mal : après le kickstarter c’était le deuxième démarrage du projet. Il y a eu aussi toute cette phase, je me rappelle maintenant, avant qu’on sorte un truc, où il y avait quelques personnes qui disaient que c’était que du vaporware, qu’il allait rien se passer, etc. Mais j’ai déjà connu ça avant, donc ça m’a pas trop stressé. Et puis, à un moment, tu sors le truc. Le truc fonctionne, les gens sont plutôt contents, ceux qui le testent. Voilà, maintenant on passe à autre chose. On est un vrai projet, on existe, maintenant il faut itérer, il faut améliorer les trucs.

Walid : c’est très malin de commencer par un Kickstarter parce que si tu fais bien ton Kickstarter, et moi je l’ai vécu dans une des boîtes : on avait fait un projet qu’on avait fait financer par Kickstarter. Si tu fais bien ton projet, tu as accès à de la publicité et de la notoriété que tu ne pourrais pas te payer. Et donc c’est un vrai accélérateur si ça fonctionne bien. Donc là, tu as une première communauté qui se crée avec des utilisateurs et des gens qui vont tester le produit. Tu dis que tu cherches des investisseurs : quel modèle économique tu leur proposes à ces investisseurs?

Gaël : Les investisseurs à l’époque c’était ce qu’on appelle des Business Angels (BA) et en général ils t’embêtent pas trop, surtout au début. Ils voient juste qu’il se passe un truc, qu’ils ont envie d’en être, donc ils t’embêtent pas trop sur le modèle. Et ça tombait bien parce que moi je n’avais pas de modèle économique, je savais pas. En fait il est venu naturellement : on s’est posé la question, est-ce qu’on pourrait vendre le système à des fabricants de téléphones ? Mais la réalité c’est que l’écosystème du monde du téléphone, du smartphone est totalement bloqué par Android ou par Apple, iPhone, etc. de l’autre côté. Mais ils veulent absolument être certifiés Android de Google : c’est un truc qui est complètement invincible. On a tout de suite vu que ça serait assez compliqué en tout cas au début. Par contre que dans la communauté comme on avait déjà des utilisateurs des gens qui s’intéressent au projet, certains installaient le système eux-mêmes sur un téléphone et puis on avait des personnes qui soit n’avaient pas les compétences techniques pour le faire, soit avaient peur de le faire parce que il est vrai que quand on installe un système comme ça sur un smartphone il y a toujours un risque de bricker le téléphone (le bloquer complètement) si ça se passe pas bien. Et puis d’autres personnes aussi n’avaient pas le temps de le faire. Donc très vite on a reçu deux types de demandes. Il y en avait qui voulaient nous envoyer le téléphone et qu’on fasse le boulot d’installation qu’on leur envoie, quitte à payer un peu d’argent. La deuxième demande c’était « mais je suis prêt à vous acheter un téléphone avec /e/OS en fait : qu’est-ce que vous avez, qu’est-ce que vous pouvez faire? » Et donc on a testé les deux. Le premier ça a pas du tout marché.

On a commencé à recevoir des téléphones qui étaient dans des états très très différents les uns des autres. Il n’y avait rien de carré : parfois on ne pouvait même pas les débloquer ! On n’avait pas le code PIN, on n’avait rien. Donc il fallait redemander, des échanges sans fin… Parfois ils arrivaient dans des états lamentables : l’écran fêlé, la batterie gonflée, on a tout vu. Et les quelques téléphones qu’on a flashé, qu’on a pu envoyer, il y a quelqu’un qui a dû y passer deux jours sur chaque téléphone. Donc deux jours de travail pour un ingé aller à 20-30 euros de l’heure, c’est le modèle économique qui ne marche pas du tout. On ne peut pas faire payer 1000 euros à un client pour lui installer un OS.

Donc ça on a abandonné parce qu’on a vu que ça n’allait pas fonctionner. Et pour le coup on favorise plutôt les install parties : on encourage vachement ça. Faites des install parties, on vous filera un coup de main, éventuellement on vous envoie des goodies. L’autre, ça s’est passé différemment : en 2019 mais je crois que c’est vers juin, il y a quelqu’un qui me présente Recommerce. Recommerce c’est une grosse boîte de reconditionné en Europe : ils reconditionnent essentiellement des Iphone et des Samsung, si ma mémoire est bonne. Un des boss de Recommerce avait entendu parler du projet et il trouvait ça super. Et là ils nous invitent, en fait, ils m’invitent à aller visiter leur locaux dans le sud de Paris. On discute, et assez vite, moi je leur explique ce qu’on fait. Naturellement, on en vient au sujet du smartphone : ils ont des smartphones, j’ai un OS, enfin un fit de valeur qui fonctionnait pas mal ! Une belle histoire à raconter. Très vite on a sélectionné deux ou trois modèles : le S7, le S8, le S9 : les Galaxy de Samsung qui pouvaient avoir un volume assez important (c’est à dire quelques dizaines par semaine, c’est pas beaucoup). Puis on a organisé tout un truc pour flasher les téléphones : au départ c’est eux qui flashaient chez leur prestataire logistique, donc on avait développé un outil qui permettait de flasher les téléphones dans l’usine du prestataire. Et puis ça a démarré comme ça, donc je pense vers fin de l’été 2019, quelque chose comme ça. On a commencé à vendre des smartphones reconditionnés sur notre site, tout bêtement. Et ça s’est finalement tellement bien passé, qu’assez rapidement on n’avait pas assez à vendre en fait. On avait la demande qui excédait l’offre. Donc ça a été un super moyen de démarrer. Et je pense que le reconditionné on en refera, enfin on en ferait encore un petit peu d’ailleurs, mais pas sur les Samsung.

Mais par contre très vite il s’est posé la question de comment est-ce qu’on peut augmenter les volumes : et là le reconditionné ça ne marchait pas parce qu’il y avait des semaines où on ne recevait que 5 téléphones alors qu’on aurait pu en vendre 50. Finalement au départ c’était le business model qui s’est imposé, c’est presque comme vendre des boîtes de petits pois, mais sauf qu’on met des petits pois de super bonne qualité dedans, pas des petits pois sucrés dégueulasses.

Walid : je me permets de te couper parce que je trouve ça assez marrant, moi-même je travaille dans le reconditionné et tu t’aperçois que les problématiques sont les mêmes : l’accès au gisement c’est vraiment la clé. Si tu n’as pas l’accès au gisement d’appareils reconditionnés, et bien en fait ton modèle ça marche pas très bien.

Gaël : ah ouais tu peux te faire limiter, c’est clair. Mais heureusement on a trouvé des solutions pour résoudre ça après.

Walid : alors ça m’amène à ma question suivante qui est : à partir de quand est-ce que vous rencontrez Fairphone ? Et d’ailleurs est-ce que Fairphone c’est la première marque avec laquelle vous travaillez ou est-ce qu’il y a eu d’autres marques avec lesquelles vous avez travaillé avant sur le sujet ? Comment ça se passe cette première rencontre ?

Fairphone 2 avec /e/OS
(source : fairphone.com)

Gaël : Alors ça commence à faire quelques années mais je pense que j’ai essayé de rentrer en contact avec plusieurs fabricants. Il y a eu un très gros fabricant que je ne nommerais pas, mais pour le coup on a vite compris c’était pareil : ça allait aboutir difficilement. Et surtout, sans doute, peut-être dans un an ou deux, parce qu’avec des boîtes comme ça, ils ont des cycles qui sont complètement dingues. Quand t’es une start-up qui essaye juste d’avancer, de survivre, tu ne peux pas te permettre ça. Et Fairphone, c’est pareil, c’est un espèce de truc de destin. C’est assez… pile au moment. On commençait à se dire qu’il faut vraiment qu’on trouve une solution parce qu’on n’a pas assez de téléphone à vendre. Et je me retrouve à un workshop organisé par la commission européenne à Bruxelles, un workshop open source où il y avait pas mal de gens d’un peu partout en Europe qui étaient dans le monde open source, ou pas loin du monde open source, qui en aient discuté de plein de sujets. Et là le midi, on te distribuer des sandwichs à la commission européenne c’est vachement frustrant, tu vois, t’as des sandwichs…

Et là je tombe nez à nez avec Agnès, Agnès Crépet, qui bosse chez Fairphone et que je connaissais juste de nom avant. Mais je ne l’avais jamais rencontré. Sachant que moi j’avais déjà pingué Bas (Van Abel), le fondateur de Fairphone, plein de fois sur LinkedIn. Tu sais, un gros appel du pied, mais ça avait pas pris quoi. Et là avec Agnès tout de suite le courant passe bien. En plus Agnès est une nana qui a le contact facile, elle est très sympa. Et puis elle me dit un truc du genre « oh mais de toute façon on vous connaît déjà parce qu’on a des utilisateurs du Fairphone 2 qui nous disent : mais pourquoi sur Fairphone vous mettez Android de Google, pourquoi vous mettez pas /e/OS plutôt ? c’est beaucoup plus vertueux ». Donc je lui dis « bah écoute, si tu veux on peut peut-être envisager des trucs ». Après elle organise un meeting Amsterdam et on rencontre Eva, leur CEO à l’époque.

Eva très pro, au départ : « pas sûr que notre board voudra », enfin c’est bien parce que pour moi c’est carré, c’est franc. Tu ne te fais pas des illusions, des fausses joies. Et donc ça a pris un petit peu de temps quand même, mais pas de tant que ça. Et puis ils nous disent « bon on va faire un test mais d’une manière très pragmatique, c’est à dire qu’on va vous filer un petit coup de main pour que vous puissiez porter /e/OS sur Fairphone 3 » qui allait sortir ou qui venait de sortir, je ne sais plus exactement. Il n’était pas supporté par LineageOS, et puis on fait un deal tout simple : « on se met d’accord sur un prix, vous nous achetez des téléphones et puis après vous faites ce que vous voulez, vous les flashez et vous les revendez ». Ça a vraiment démarré comme ça. Donc on a eu un effort de développement : je crois qu’il y a deux mois ou trois mois pour porter /e/OS sur Fairphone. C’est la première fois qu’on portait sur un nouveau téléphone. Au départ je me disais, « wow, est-ce qu’on va y arriver? » Et finalement ça s’est plutôt bien passé. Au mois de juin 2020, en plein confinement, j’ai commencé à flasher avec ma fille, les premiers Fairphone à la maison, qu’on recevait par un carton de 50. C’était assez épique. Et puis assez rapidement, on a mis ça en vente et ça a super bien marché. Je pense qu’il y a vraiment un couple entre le matériel Fairphone qui est plus vertueux, qui est plus durable, et un OS qui est beaucoup plus respectueux des données personnelles comme /e/OS. C’est vraiment comme ça que ça a démarré. Après, on a continué avec le Fairphone 4, maintenant le Fairphone 5.

Fairephone 4 avec /e/OS (source : fairphone.com)

Walid : dans son interview, Agnès disait que chez Fairphone ils vendent autant de Fairphone avec /e/ que de Fairphone chez Orange. J’étais assez surpris parce que moi naïvement je pensais que /e/ c’était plutôt un OS qui était fait pour des gens qui étaient un peu techniques, qui n’avaient pas peur de flasher leur téléphone, etc. Et en fait, pas du tout.

Gaël : non, non, pas du tout. C’est l’objectif aussi, ça a toujours été mon objectif. Je ne voulais absolument pas faire un OS réservé à des gens qui ont un savoir faire. Je veux vraiment que le truc puisse être utilisé par n’importe qui sans aucune connaissance spécifique technique. Mais je suis heureux qu’Agnès l’ai dit, comme ça je peux aussi en parler. Il semblerait qu’on vende autant de Fairphone en France que Orange. Pour rebondir sur le côté utilisateur final, on a 2 ou 3 types d’utilisateurs qu’on a identifié : on a des gens qui sont très inquiets sur le côté données personnelles, c’était un peu notre cœur, le cœur du truc au départ.

On a aussi beaucoup de gens dans l’open source qui se disent « ah ouais c’est vraiment l’OS mobile qui est vraiment totalement open source. Bon moi je peux installer à la limite ce que je veux quoi, Ubuntu Touch ou plein d’autres trucs. Bon par contre pour mes amis ou pour ma famille », et on en voit plein en fait, au capitole du Libre il y a des gens qui viennent nous dire, « moi j’utilise GrapheneOS parce que voilà quoi, par contre pour toute ma famille je leur met /e/, ils sont super contents quoi. Et ça marche très bien, il n’y a pas de gros problèmes ». Pour moi c’est une bonne satisfaction parce que vraiment cette ambition de vouloir apporter un système qui soit vraiment vertueux et qui puisse être utilisé par le plus grand nombre, ça fonctionne. Ça fonctionne vraiment et même chez moi, pour le coup, même ma compagne, je ne l’ai jamais forcée, évidemment elle sait ce que je fais mais je ne l’ai jamais forcée. Pour la première fois, elle a acheté elle-même son téléphone en ligne. Moi je lui disais que je ne voulais pas lui en filer un, je ne voulais pas m’en occuper, je ne voulais pas faire de S.A.V. tout ça. Elle l’a acheté toute seule, voilà, elle a dit un jour : « moi j’ai acheté un téléphone chez toi ». « Ah ok ». Et au final ça se passe super bien, elle l’utilise tous les jours, elle est enseignante, elle est pas du tout dans l’informatique. Ma fille qui a 19 ans aussi l’utilise tous les jours, c’est pareil, elle n’est pas du tout dans le monde technique.

Et voilà, donc pour moi c’est la meilleure preuve que ça peut fonctionner pour le plus grand nombre et c’est cool.

Walid : Alors pour finir sur le sujet du modèle économique, comment est-ce que vous financez maintenant?

Gaël : comment on se finance maintenant? Alors déjà on fait du chiffre d’affaires, donc ça c’est le truc le mieux pour se financer, aussi bien sur les téléphones que la partie dont on a un peu moins parlé mais c’est le cloud. On a 100 000 comptes qui ont été ouverts sur murena.io, et dans ces 100 000 comptes évidemment il y en a qui sont plus ou moins actifs. Dans ceux qui sont actifs il y a des gens qui l’utilisent vraiment tous les jours : et à un moment ils veulent plus de stockage. Donc ils prennent des plans chez nous : on a des plans selon le stockage disponible entre 2 ou 3 euros par mois, 20 ou 30 euros par mois. Je crois que c’est quelque chose comme ça, donc ça ça fait du chiffre d’affaires.

Alors c’est les petits ruisseaux qui font les grandes rivières. Parfois on se refinance auprès des investisseurs, mais on a aussi des aides, BPIFrance par exemple, des subventions. On a aussi d’autres fonds, je pense à des fonds comme SIDN, c’est un fond hollandais qui est issu du monde des vendeurs de noms de domaine. Ils ont pas mal d’argent, je pense, et ils aident des projets comme les nôtres parce qu’ils pensent que ça va dans le bon sens, en fait, c’est freedom of internet, etc. On gagne aussi parfois des projets : il y a plein d’appels à projets, souvent à plusieurs. L’Europe est très supportrice de l’open source aujourd’hui. Ils donnent beaucoup d’argent en subvention sur des projets open source parce qu’ils ont compris, je pense, que si on veut récupérer de l’indépendance sur les sujets du logiciel, du numérique, etc., dans la situation actuelle, il n’y avait pas tellement d’autres solutions que de basculer à l’open source, de favoriser l’open source, l’émergence d’un écosystème qui soit européen.

Donc aujourd’hui ils donnent beaucoup d’argent. Et voilà, on se finance un peu comme ça : de différentes manières, différentes sources.

Walid : vous êtes combien en tout maintenant à travailler sur le projet en personne payées ?

Gaël : on est un peu plus de 40, 42, 43 je crois. Un mix de salariés et d’indépendants. C’est pas forcément très connu, mais on n’a aucun bureau. On est totalement en télétravail, tous en télétravail depuis toujours, ce qui nous a permis d’ailleurs de passer les mois de pandémie de manière assez sereine parce que notre activité s’est jamais arrêtée. Et donc on a des gens un peu partout. Le noyau dur c’est la France évidemment, on a d’autres personnes en Europe et puis on a aussi des gens en Inde, on a notre designer Andros qui est au Brésil. Donc on est vraiment un projet décentralisé. Tous ceux qui sont pas en France on peut pas les salariés donc ils ont des contrats de prestation en fait mais c’est comme des salariés.

Walid : alors passons à la partie sur la vie privée. Ce que je voulais savoir c’est comment ça se passe ces problématiques de vie privée sur le projet. Est-ce que vous avez des chercheurs qui auditent votre code, est-ce que vous avez des gens qui font des audits de sécurité ? Puisque c’est vraiment quelque chose d’hyper important pour vous, comment ça se passe?

Gaël : Il y a un point essentiel dans ce qu’on fait, je pense, c’est qu’on est open source. Tout ce qu’on clame, toutes les promesses qu’on fait, on ne peut pas venir nous dire que ce n’est pas vrai. Alors soit ce n’est pas vrai, mais à ce moment-là, on va pouvoir le corriger. C’est-à-dire que comme c’est open source, n’importe qui avec un niveau d’expertise suffisant va pouvoir vérifier que ce qu’on dit, si c’est vrai ou pas.

Il y a un point essentiel dans ce qu’on fait, je pense, c’est qu’on est open source. Tout ce qu’on clame, toutes les promesses qu’on fait, on ne peut pas venir nous dire que ce n’est pas vrai

Et nous, nous misons beaucoup là-dessus, notamment par rapport à Apple. Alors, Apple, ce n’est pas vraiment un concurrent. De toute façon, Apple, c’est une marque de luxe, c’est comme si je me comparais à Dior ou à Chanel. La réalité, c’est quand même qu’autour de leurs produits, ils font beaucoup de marketing autour de la protection des données personnelles. Ce que j’ai envie de dire, parce que parfois on vient nous dire, « oui, mais mon iPhone, déjà ton iPhone il vaut 1000€, et puis deuxièmement c’est un produit de luxe, et puis troisièmement ce que Apple raconte sur la vie privée, déjà si tu creuses un peu, tu vas voir que dans les détails, ce n’est pas aussi simple que ça, pour plein de raisons. Je ne sais pas si c’est le moment d’entrer dans ces sujets là, mais ils sont capables de détecter des contenus qui ne seront pas appropriés, par exemple, même si c’est chiffré. Et puis en fait, le chiffrement de bout en bout dont on parle souvent, finalement il est disponible que sur certains services, mais pas sur tous les services d’Apple. Et puis finalement la grosse question par rapport à Apple, c’est soit ils croient, soit ils croient pas. C’est un peu comme une religion, parce qu’Apple, ils ne sont pas du tout open source. Donc à moins de faire des audits techniques très poussés, soit tu les crois, soit tu ne les crois pas. Et nous, c’est différent, nous, on a le code source, il est public. Tu vas sur gitlab.e.foundation et tu trouves tout le code source de ce qu’on fait, y compris sur la partie cloud, et là tu peux faire auditer comme tu veux. Certains ne s’en privent pas. On a eu parfois des gens plus ou moins bien intentionnés d’ailleurs, je tiens à le dire, qui sont allés voir, aller fouiller ce qu’on faisait. Enfin fouiller, ce n’est pas péjoratif, ils sont allés vraiment mettre le nez dedans, creuser pour essayer de trouver, mettre le doigt où ça fait mal. Parfois, ils ont mis le doigt où ça faisait mal. Il y a eu il y a 2-3 ans des trucs que des experts en sécurité ont trouvé dans /e/OS qui n’étaient pas au point. Enfin, des trucs qui ne fonctionnaient pas comme ça devrait. Parfois, il y a aussi des bugs, parfois, il y a des régressions, ça arrive. Mais on les adresse, c’est-à-dire qu’une fois qu’on nous remonte le truc, on vérifie est-ce que c’est vrai, est-ce que ce n’est pas vrai, et si c’est vrai, on met un effort de R&D dessus et puis on le corrige. Ça, c’est le premier point. Et puis la deuxième chose, c’est qu’on a aussi, par chance, des universités qui sont intéressées à ce qu’on faisait, et en particulier l’université de Dublin en Irlande et d’Édimbourg en Grande-Bretagne, qui ont des gens qui travaillent beaucoup sur les sujets de la protection des données personnelles. Ils ont fait des comparatifs entre les OS et ils ont regardé notamment ce qui passait sur le réseau, sur les appels à Google. Ils ont validé que /e/OS aujourd’hui c’est quasiment le seul système d’exploitation mobile qui par défaut n’envoie aucune donnée chez Google ou chez le constructeur.

Donc, on a aussi cette validation-là. On a aussi des audits de sécurité, moins sur l’OS mais plus sur le cloud, que nous commandons nous-mêmes et que nous payons à des sociétés de sécurité. Voilà, donc c’est un mix.

Walid : maintenant, je voudrais qu’on passe sur le sujet des smartphones, qui fait suite à la discussion que j’ai pu avoir avec Agnès sur Fairphone. Je voudrais que tu nous expliques comment et quand vous en êtes arrivés à l’idée de vous dire que vous alliez faire vos propres smartphones ? Gaël : ça, c’est toujours aussi la question du volume de ce qu’on peut fournir, pourquoi pas Fairphone ? parce que Fairphone, on n’a pas trop de contraintes sur les volumes. Je pense que plus on en vend, plus ils sont contents. Mais je vais dire un truc qui ne va pas leur faire plaisir, mais je leur ai déjà dit, donc ça ne va pas être une surprise : les Fairphones, ils sont chers, en fait, ils sont très chers. Et donc, ok, il y a des gens qui peuvent se les payer, puis il y en a d’autres qui ne peuvent pas se les payer.

Moi, j’ai toujours quand même cette volonté que les smartphones sous /e/OS soient disponibles pour le plus grand nombre. Tu peux sans doute trouver un Galaxy S9 d’occasion et puis le flasher toi-même, ça n’a pas coûté très cher.

Walid : C’est exactement ce que j’ai devant moi, j’ai un S9 que j’ai acheté reconditionné et que j’ai flashé moi-même, mais il faut savoir le faire.

Gaël : voilà, il faut savoir le faire, c’est toujours la limite du truc. Pour les gens qui n’ont pas trop les moyens mais qui voudraient quand même avoir un smartphone avec /e/OS, aujourd’hui c’est quoi la solution ? Tout le monde ne peut malheureusement pas s’acheter un Fairphone 4 ou 5 donc il nous fallait aussi des téléphones un peu plus entrée de gamme tout simplement. Donc on a pu le faire avec Gigaset sur un modèle le GS290. Puis à un moment on a eu cette opportunité de lancer notre propre marque donc le Murena One, qui est sorti l’année dernière au mois de mai, et qui est disponible à un prix beaucoup plus abordable. Par contre effectivement il est moins vertueux que le Fairphone dans le sens où il n’est pas conçu pour être vraiment durable comme un Fairphone. C’est dommage mais bon c’est une première version. A l’avenir on essaiera de faire mieux. Mais il nous fallait, et je pense que même dans notre stratégie c’est important aussi qu’on puisse avoir la main sur notre propre matériel, avoir un truc un peu aussi de référence, accessible pour pas trop cher. Et puis il a plutôt bien marché même si ce n’est pas un téléphone haut de gamme, mais il fait le job. Il a un écran qui est très correct, il est relativement rapide. On a réitéré avec le Murena 2 cette année : on vient de finir une campagne de financement participatif avec une petite nouveauté. C’est que le Murena 2, il a deux petits switchs sur les côtés qui permettent de couper physiquement le micro, la caméra, et puis l’autre c’est un switch logiciel qui permet de couper tous les accès réseau. On trouvait ça assez rigolo de raconter une histoire autour de ça. Ca un côté utile parce que clairement aujourd’hui même si nous on fait un OS qu’on contrôle et qu’on maîtrise, on n’est pas à l’abri qu’un jour il y a une application qui soit téléchargée, qui ait accès au micro à la caméra, des malwares, des virus ça peut arriver aussi. Et donc ce truc là c’est vraiment la garantie que si tu achètes le Murena 2 aujourd’hui, si à un moment tu veux être sûr qu’il ne va pas t’écouter, qu’il ne va pas ouvrir ta caméra, et bien tu vas le faire et tu as la certitude absolue, parce que ça coupe le circuit de la caméra et du micro. Et ça on est en train de le lancer aujourd’hui. On est en train d’expédier aux premiers backers du Kickstarter. Et voilà, donc en fait l’idée c’est qu’on ait vraiment une gamme quoi, à la fois des téléphones Fairphone du marché, ça rassure parce qu’il y a des gens qui veulent être rassurés, donc Fairphone ça les rassure, et puis notre propre gamme qu’on développe sous notre nom.

Murena 2 (source : murena.com)

Walid : alors si on rentre un peu plus dans le détail, je me demandais si vous étiez passé par un ODM, ce qu’on appelle un original device manufacturer, donc une société que tu vas avoir avec ton design et qui va te faire fabriquer ton téléphone, est-ce que c’est bien le cas pour vous ? Comment ça s’est passé ?

Gaël : on n’en est pas encore tout à fait là parce que quand on va avoir un ODM il faut s’engager sur des volumes qui sont aujourd’hui encore trop importants par rapport à notre taille. Donc en fait on passe par un intermédiaire qui travaille avec des ODM, et l’intermédiaire lui trouve des clients qui ont des besoins un peu similaires ou approchants. Ils font un téléphone sur certaines specs et après ils reparlent à leurs clients potentiels et leur disent « voilà on a ce téléphone est-ce que ça vous intéresse etc combien vous en voulez ? » Nous pour l’instant avec le Murena 1 et le 2 on travaille comme ça parce que les commandes qu’on fait c’est quelques milliers grand maximum. Un ODM aujourd’hui si tu vas le voir en dessous de 20 000 ou 30 000 unités il va pas te faire un design original éventuellement il va faire comme notre intermédiaire c’est à dire Il a déjà un modèle sur étagère et il peut te le rebrander sur 2000-3000 unités.

Nous c’est comme ça qu’on fonctionne. L’avantage c’est qu’on peut quand même avoir accès aux sources du cœur Android qui est testé sur ce matériel-là pour le développer. Donc ça facilite le développement et ça permet de mieux maîtriser les choses. Aujourd’hui c’est comme ça qu’on fonctionne.

Walid : donc finalement vous avez juste besoin qu’ils vous fournissent le matériel et les sources ? Vous n’avez pas besoin de support logiciel chez eux puisque dans tous les cas c’est vous qui allez maintenir l’OS, c’est bien ça ?

Gaël : ça dépend. Sur l’OS en général c’est vrai : sur les couches très basses on a du support logiciel quand même. Parfois il y a des trucs, nous, qui soit échappent à notre champ de compétences, soit on n’a juste pas accès à certains trucs. Typiquement un réglage de focus de caméra : nous on s’aperçoit que sur une lentille il ne marche pas bien. On se retourne vers le prestataire et puis lui il travaille avec l’ODM pour régler le problème et nous fournir une mise à jour. Donc ça peut être des trucs très liés au hard en fait. Là nous on ne peut pas aller si profond, on dépasse un petit peu notre champ de compétences.

Mais sinon oui, on a la main sur l’OS, totalement.

Walid : ce que disait Agnès, c’est que typiquement sur le Fairphone 3, ils n’avaient pas très bien négocié certains contrats, ce qui fait qu’il y a certains composants sur lesquels ils ont eu des problèmes sur le support au passage de versions d’Android. Donc ma question c’est, combien de temps vous, vous pouvez vous engager à maintenir le téléphone et à pouvoir monter les versions ? Comment est-ce que ça se passe pour vous ?

Gaël : Ça c’est un peu la limite du modèle. Je pense que ce dont on parle Agnès, c’est le support logiciel sur les firmware, notamment typiquement le modem.

Le capteur d’empreintes digitales, par exemple, c’était l’exemple qu’elle avait donné. Il y a deux choses, tu as l’OS et puis il y a toutes ces couches très bas niveau. Donc là clairement c’est la limite de notre modèle, c’est que nous, les petits firmwares qui servent à exploiter la caméra, le capteur d’empreinte digitale ou même le module NFC, on n’a pas la main dessus. Ça, ce sont des composants propriétaires. Malheureusement dans le monde du smartphone, c’est la norme, on n’a pas le choix, on le subit. J’espère qu’un jour on trouvera un moyen d’adresser ce problème mieux, mais aujourd’hui là, on est complètement bloqué. Après ça dépend comment tu travailles. Le problème, je pense auquel qu’elle allait faire référence, c’est d’avoir éventuellement un firmware qui ne va plus fonctionner parce qu’ils ont une version d’Android qui est trop restreinte, soit qui va fonctionner mais est un peu dépassé. Pour l’instant, on n’a jamais trop vu ce problème et on continue de pouvoir faire vivre des téléphones qui sont anciens, y compris le Fairphone 2 qu’ils ont arrêté de supporter en avril : nous on continue de le supporter. Après clairement, sur des modèles vraiment très anciens comme ça, tu vas avoir l’OS qui peut être assez à jour, même peut-être très récent, très fonctionnel, mais tu peux avoir dans les couches basses des firmwares qui vont être assez anciens. Potentiellement, il peut y avoir des questions sur les mises à jour de sécurité qui seront anciennes, etc. Donc il peut y avoir ce genre de questions là.

Mais tu as quand même un téléphone qui peut continuer à vivre, quoi. Et pour beaucoup de personnes, c’est quand même important. Pour le développement durable, c’est aussi important. Nous, on essaie de jongler avec tout ça. Et je ne crois pas qu’on était bloqués, en tout cas pour l’instant. On verra avec le Fairphone 3 comment ça se passe. Vraiment, tu vois un truc qui arrête de fonctionner parce que le firmware est trop vieux ou ce genre de choses.

Walid : moi-même, j’ai découvert /e/ parce que je l’ai installé sur un Moto E 2017, un vieux téléphone. J’ai flashé le téléphone avec /e/ et là j’ai été hyper impressionné : le téléphone est devenu hyper rapide et je m’en sers toujours comme mon téléphone de backup. Dernière question sur ce sujet là : qu’est-ce que le Murena One vous a appris en termes de retour d’expérience ?

Gaël : alors le Murena One, on a rencontré des soucis, qu’est-ce que ça nous a appris ? Bonne question. Peut-être que sur un projet comme ça, il ne faut vraiment rien laisser au hasard, c’est-à-dire qu’il faut que le truc soit bordé mais vraiment sur tous les sujets. Ce qu’on a remarqué c’est que sur le portage du Murena One, quand on a porté /e/OS sur le matériel Murena 1, ça a été relativement rapide, ça prend un mois, un mois, un mois et demi, ça dépend. Et là, à un moment, t’as l’impression que tout fonctionne, c’est-à-dire que le téléphone il démarre, t’as l’écran, le touch screen il fonctionne, t’as le son, t’as la Wi-Fi, la SIM ça a l’air de marcher, tout ça.

Murena One (source : murena.com)

Et là, tu te dis c’est cool, ça y est, c’est bon, c’est fait. Sauf que, si tu pousses tes tests un tout petit peu plus loin, en profondeur, tu vas souvent commencer à rencontrer des problèmes sur un truc particulier. Par exemple, Bluetooth ça fonctionne. Ah oui mais par contre, j’ai testé sur des AirPods audio, le Bluetooth audio, et là ça ne marche pas, le son ne fonctionne pas. Là tu te dis, « ah bah merde, c’est con, parce que le Bluetooth il fonctionne, le truc, la connexion elle se fait, par contre le son il ne passe pas, il n’arrive pas ». Finalement, je n’ai pas fini le boulot, je ne suis pas allé jusqu’au bout du boulot. Tu as l’impression que ton effort de portage est intense au début et qu’après c’est ok, mais en fait non c’est pas exactement ça, c’est que tu as un gros effort à faire au début pour que ça fonctionne, après tu as un espèce de plateau où tu vas continuer à développer, à améliorer des trucs, à faire progresser ton produit. Et à la fin pour aller vraiment à une qualité acceptable, pour mettre sur le marché un produit pour un utilisateur qui n’en a rien à foutre, ils veulent juste que ça marche, c’est normal, là tu as encore un énorme effort à faire pour finir tous les petits détails et parfois revenir vers ton partenaire technique, l’intermédiaire de l’ODM, et lui dire « bah oui mais là sur la deuxième lentille, le focus il marche mal ou il faut être à 3 mètres minimum », etc., et rentrer dans ce genre de détails pour que in fine tu sois à peu près sûr que 99% des fonctionnalités vont fonctionner comme attendu. On en avait un peu conscience avant, mais avec le Murena 1 c’était vraiment une grosse prise de conscience qu’il faut prévoir presque 6 mois pour un lancement.

Walid : vous ne pouvez pas faire des tests unitaires là-dessus en plus, c’est compliqué, c’est forcément de l’humain qui va devoir tester ?

Gaël : c’est ça et puis avec une explosion combinatoire des cas possibles parce qu’un truc tout con mais parfois tu vas avoir un téléphone qui fonctionne très bien avec une SIM Orange et puis tu vas t’apercevoir que tu as un client qui utilise une SIM Bouygues et que, dans son cas, le partage de connexion il ne fonctionne pas. Et là tu dis « ah ouais quand même ». Rien que le fait que ça soit une SIM Bouygues le reste ça marche, le SMS ça marche, par contre le partage de connexion il ne fonctionne pas. Je n’avais jamais imaginé que tu puisses avoir des cas spécifiques comme ça sur un opérateur particulier. Et ça, on en a quelques-uns en Allemagne, et à chaque fois ça peut être un peu long à débugguer, à tester parce qu’il faut trouver la SIM, tu vas le tester sur quel réseau, etc. Donc c’est un gros challenge de faire du Smartphone.

Walid : ouais c’est clair. Prochain sujet qui m’intéresse particulièrement c’est les relations que vous avez avec les autres projets et avec l’écosystème libre en particulier. Quelles sont vos relations avec LineageOS, avec MicroG ? Est-ce que vous leur payez des développements ? Comment ça se passe ? Qu’est-ce que tu peux nous expliquer ?

Gaël : c’est un écosystème qui n’est profondément pas structuré. Donc c’est sauvage et ça dépend vachement des relations que tu peux avoir avec telle personne qui est dans l’écosystème, c’est surtout ça. LineageOS, essentiellement on a très peu de relations. Alors on a des relations avec des développeurs de LineageOS, qui parfois d’ailleurs viennent bosser chez nous. Mais en fait, LineageOS c’est un projet assez communautaire, qui n’est pas vraiment centralisé. Par contre MicroG, beaucoup plus. Pour le coup même, on finance Marvin Wißfeld qui est le fondateur de MicroG.

On finance une autre personne d’ailleurs sur ce projet-là qui contribue, et une troisième personne.

Walid : c’est sur des fonctionnalités en particulier ou c’est plutôt du sponsoring ?

Gaël : alors pour MicroG c’est vraiment du sponsoring. L’idée c’est qu’il puisse bosser sereinement sur le projet sans se soucier d’aller faire ses courses demain. Sur MicroG on n’influence pas, on ne lui dit pas « tiens il faut ça il faut ça il faut ça » après parfois on dit « ça serait bien qu’on ait ça. Est-ce que tu penses que machin, nous on peut le faire ? Est-ce que ça correspond à ta vision du truc ? ». Ça fonctionne davantage comme ça. Là oui oui là il ya un vrai soutien qui est depuis au moins deux ans, peut-être un peu plus. Micro-G, pour ceux qui nous écoutent, c’est une brique logicielle totalement open source qui permet de recréer toute la partie Play Services de Google parce que nous on l’enlève. C’est propriétaire, on l’enlève, on veut pas de ça dans l’OS, donc on le remplace par MicroG et ça ça permet d’accéder à certains services par exemple la géolocalisation etc. Nous on utilise des bases de données Mozilla mais ça peut être aussi pour accéder aux les notifications push qui arrivent dans ton téléphone : ça passe par un service Google donc on veut l’anonymiser. On passe donc par MicroG pour ça. Mais dans les Play Services il doit y avoir 40 ou 50 APIs. C’est colossal : c’est leur manière de propriétariser l’Android qui est à la base open source. Et donc sur ces 40 ou 50 APIs, il n’y en a peut-être que 10 qui sont implémentés. Ce sont les plus visibles, les plus importantes. La plupart des gens ne s’aperçoivent pas qu’il en manque encore 30 qui ne sont pas implémentés. Mais il y a un boulot encore colossal à faire sur MicroG. C’est pour ça qu’on ajoute des ressources, on essaie de trouver des financements sur MicroG, on monte des projets pour eux.

Donc voilà. Pour répondre à ta question, c’est vraiment au cas par cas, en fonction du fit. Est-ce qu’on contribue ? Oui. Sur Nextcloud, par exemple, on contribue des patches, des améliorations, des bug fixes, des trucs comme ça. Sur d’autres projets aussi, on pousse des trucs. Et après, c’est très variable. Au cas par cas.

Walid : Je trouve ça vraiment intéressant de comprendre comment une société, elle évolue dans son écosystème.

Gaël : peut-être compléter par rapport à ça. Il se trouve qu’on ne l’a pas encore annoncé, mais je peux en parler, je pense, puisque de toute façon, c’est fait. e Foundation a monté un projet suite à un appel à un projet européen. On a fait un travail colossal pour déposer un gros dossier cette année. Ce projet s’appelle Mobifree, et dans ce projet-là, on a invité plein de projets européens, y compris F-Droid. F-Droid, c’est un magasin d’applications open source. Y compris MicroG, il y a plein de beaux projets comme ça open source qu’on utilise autour du mobile, donc sur le magasin d’application, sur MicroG, sur l’OS, sur plein de sujets. L’Union Européenne nous a subventionné à hauteur de plusieurs millions pour ce projet là. C’est vraiment de la subvention et c’est e Foundation qui va redistribuer tout cet argent à tous ces projets là. Donc on est aussi là pour ça, pour favoriser l’écosystème open source en Europe.

C’est aussi notre manière de contribuer, de trouver des financements pour que ça vive.

Walid : alors l’heure tourne, et je voudrais qu’on parle de la FairTEC. Est-ce que tu peux nous expliquer un peu ce que c’est que la FairTEC ? Quel est votre rôle dans la FairTEC ?

La FairTEC (source : fairtech.io)

Gaël : la FairTEC, au départ c’est une initiative de Fairphone qui avait lancé l’idée de s’unir pour lancer une offre commune. Tu vois, Fairphone, ils font les téléphones au niveau matériel. Nous on fait l’OS voir le cloud et puis après tu as d’autres acteurs. Telecoop, ils font des offres de téléphones mobiles avec une vision un peu différente : l’idée c’est pas de ne surconsommer. Leurs plans data ils font pas 50 gigas parce qu’ils te disent voilà que peut-être ce n’est pas utile de consommer 50 gigas. Et partout en Europe, tu as WEetell aussi qui fait un peu la même chose, tu as Commown sur la partie location de smartphone. On s’est tous mis ensemble, on a compris qu’un client de Fairphone, il va peut-être avoir envie d’avoir /e/OS dessus et peut-être avec une SIM Telecoop tu vois, ou WEtell dans d’autres pays, donc ça s’est vraiment lancé comme ça.

Alors, en termes de business, cela ne s’est pas vraiment concrétisé. Nous ne sommes pas encore équipés aujourd’hui pour réussir à vendre un ensemble composé d’un téléphone, d’une carte SIM, et éventuellement d’autres accessoires à un client qui souhaiterait l’avoir. Actuellement, s’il souhaite la carte SIM, il est obligé de se rendre chez Telecoop, et s’il veut le téléphone, il peut venir chez nous, chez Fairphone ou chez Commown. Au niveau business, cela ne s’est pas concrétisé comme nous l’imaginions. Cependant, cela nous a permis de communiquer, de faire savoir que nous existons, que nous avons une vision différente et plus vertueuse sur le marché du smartphone et de la téléphonie. Cela nous a également permis de mieux nous connaître et de travailler ensemble. Je pense que nous sommes tous un peu sur la même longueur d’onde. En ce moment, nous réfléchissons à la manière de faire évoluer FairTEC pour le redynamiser et le rendre peut-être un peu plus concret.

Walid : le dernier sujet concerne les défis à venir pour /e/ et pour Murena. C’est une question très vaste. Quels sont, pour toi, les défis que tu imagines dans les prochaines années ?

C’est une question très large. Désolé.

Gaël : Évidemment, tu peux imaginer que sur un OS comme /e/OS, on a des projets dans tous les sens. Malheureusement, un peu trop, donc on essaie d’être focus. C’est pour ça aussi que parfois il y a des frustrations, parce que tu as des petits sujets : par exemple les applications par défaut. Il faudrait qu’on puisse les désinstaller. Ça fait 3-4 ans qu’on se dit et on est d’accord, mais en fait, une petite, entre guillemets, fonctionnalité comme ça derrière un développement qui est colossal. Pour l’instant, on ne l’a pas fait. Je pense qu’un jour on va le faire, et là, pour le coup, c’est dans la roadmap. Mais des fois, tu as d’autres priorités. Quand tu as un gros bug, quand tu as un gros truc à intégrer, une nouvelle version d’Android à supportée, c’est toujours une question. Tu as toujours des priorités, il faut faire des choix et gérer les ressources. C’est le côté qui peut être un peu frustrant.

Donc, pour moi, l’avenir, c’est vraiment de continuer à progresser. On a des sujets sur le chiffrement de bout en bout aussi qu’on veut amener dans la partie cloud. On a plein de sujets sur la détection des pisteurs parce qu’on n’en a pas trop parlé, mais on a un module dans /e/OS qui permet de détecter les trackers, enfin les pisteurs en français, et les couper. C’est un truc qui fonctionne bien mais qui aujourd’hui fonctionne de manière assez statique, c’est-à-dire qu’il faut lui nourrir régulièrement avec des listes identifiées de pisteurs qu’on a connus. Et ça, on voudrait le rendre beaucoup plus dynamique. Et donc on a une thèse en intelligence artificielle qui va arriver cette année, un thésard qui se lance là-dedans parce qu’on a des pistes, des choses qui ont été faites dans d’autres domaines, détection des pubs, adblocker, tout ça, qu’on doit pouvoir mettre en place sur l’OS, mais avec plein de challenges. Et la recherche, c’est assez passionnant. Pour nous, en termes de stratégie, ce qui est important, c’est de nous développer. Je suis convaincu que le monde est en train de changer, il y a plein de choses qui se passent, des fois c’est un peu effrayant, mais je pense qu’il y a aussi plein de monde, beaucoup de personnes qui ont envie de faire des choix plus vertueux dans leur vie. Ils préfèrent souvent manger bio, peut-être avoir une voiture électrique plutôt qu’une voiture diesel, parce que tu sais que tu as un impact, parce que tu as envie d’avoir une vie plus saine et d’avoir des valeurs plus vertueuses. Nous, on s’inscrit vraiment là-dedans, sur la protection des données personnelles, mais aussi sur la durabilité parce que l’OS qu’on développe, il permet à des téléphones de vivre plus longtemps et juste toute petite parenthèse mais 80% de l’impact carbone d’un smartphone c’est sur sa construction, sa commercialisation et 20% seulement sur son usage. Donc si tu le fais vivre trois fois plus longtemps sur sa durée de vie, tu divises, tu mitiges son impact sur trois fois plus de temps, c’est hyper intéressant.

Et voilà. Mais donc on est totalement convaincus qu’en Europe en tout cas, mais aussi sans doute aux États-Unis, il est en train de se passer quelque chose, que le marché est en train de demander autre chose. Après, il nous faut grossir et pour grossir, il faut aussi qu’on puisse se faire connaître davantage. Donc, marketing, communication. On doit commencer à vraiment y réfléchir beaucoup plus que ce qu’on a fait par le passé, et puis se financer parce qu’il y a des moments où il faut investir pour grossir, pour développer les produits, se faire connaître. Donc, pas mal de challenges, mais c’est le propre d’un projet comme le nôtre et puis pour le coup c’est assez excitant, ça motive bien pour se lever le matin.

Walid : je trouve qu’il y a encore du boulot à faire par exemple sur le profil professionnel. Je trouve que ce n’est pas forcément hyper clair et qu’il y a vraiment du travail à faire, surtout quand t’as un compte pro qui est un compte Google, là c’est un peu compliqué.

Je voulais signaler que je trouvais très cool votre rythme de release qui était globalement un mois, au lieu de quelque chose comme ça. Et puis je voulais savoir un peu comment vous construisiez la roadmap?

Gaël : On fait une release par mois, minima en général, sauf accident de parcours, mais parce qu’on a des updates de sécurité à pousser dans le produit. Et oui, je suis totalement d’accord avec toi. Sur la partie pro, justement en 2024, là pour le coup, ça va être l’année où on va amorcer une extension vers le B2B. Aujourd’hui, on était vraiment focus sur l’utilisateur personnel. Et là, on va aller davantage vers des offres B2B qu’on va dériver, aussi bien dans le cloud que dans la gestion de flotte de smartphones. Donc voilà, tous ces sujets là on va commencer à vraiment bosser dessus.

Walid : La gestion de flotte de smartphones en open source, on en parle un peu avec Florent de Commown dans son épisode, il n’y a pas grand chose, il y a tout à faire. On a balayé pas mal le sujet. Avant de te laisser, je vais te donner la parole pour une tribune libre. Tu peux dire ce que tu as envie de nous dire.

Gaël : j’ai juste envie de dire, venez jeter un coup d’œil à ce qu’on fait. Je pense que c’est aussi ce que tu disais tout à l’heure, c’est-à-dire qu’il y a aujourd’hui dans ce marché du smartphone, qui est dominé par des géants, des pratiques commerciales avec comme objectif de te revendre un smartphone le plus vite possible. En d’autres termes, ton smartphone va vivre en moyenne 2,7 ans, apparemment, si j’en crois les statistiques. Après, il est considéré comme obsolète, et il est encouragé d’en acheter un nouveau. Nous, on n’est pas du tout dans cette optique. On pense qu’un smartphone doit, au contraire, vivre le plus longtemps possible. Comme tu le disais avec ton Motorola, j’ai également constaté qu’il y a des téléphones qui ont 6, 7 voire 8 ans. Prend un téléphone ancien, sous Android, qui n’est plus maintenu depuis des années : il est complètement désuet, les applications ne fonctionnent plus, il est lent à cause des applications inutiles, etc. Tu installes /e/OS à la place et tu te retrouves avec un téléphone aussi performant que le premier jour, voire quasiment aussi rapide.

Prend un téléphone ancien, sous Android, qui n’est plus maintenu depuis des années : il est complètement désuet, les applications ne fonctionnent plus, il est lent à cause des applications inutiles, etc. Tu installes /e/OS à la place et tu te retrouves avec un téléphone aussi performant que le premier jour, voire quasiment aussi rapide.

Et là, tu te rends compte que l’industrie du smartphone te vend un truc complètement factice. Quand on te dit d’acheter le nouveau téléphone parce qu’il est vachement mieux, vachement plus rapide, c’est un peu vrai, mais pas tant que ça. Ok, il y aura un peu plus de RAM, mais les applications, maintenant, si tu n’as pas au moins 3 Go de RAM, ça commence peut-être à devenir compliqué. Depuis 2-3 ans, les spécifications évoluent très peu, donc il n’y a aucune raison que les téléphones ne durent pas beaucoup plus longtemps. Ce que j’ai envie de dire, c’est intéressez-vous à ce que nous faisons. Vous verrez, c’est un monde beaucoup plus serein avec des téléphones qui sont là pour faire l’essentiel des usages dont on a besoin : prendre une photo, envoyer un mail, envoyer des SMS, appeler, recevoir des appels, utiliser quelques applications, et tout se passe super bien. Vous ne serez pas embêtés par les publicités partout, les virus, et vous ne livrerez pas vos données personnelles à Google.

Walid : Voilà, c’est le mot de la fin. Je voudrais d’abord te remercier en tant qu’utilisateur très satisfait de /e/OS, pour tout votre travail.

Merci beaucoup d’avoir pris le temps de discuter en profondeur avec nous. Pour les auditrices et les auditeurs, si cela vous a plu, n’hésitez pas à faire tourner cet épisode. Vous pouvez laisser des commentaires, notamment sur Mastodon, où je réponds assez régulièrement, par mail ou également sur LinkedIn. Vous trouverez toutes les coordonnées sur le site internet projet-libre.org. Je vous dis à bientôt, portez-vous bien et Gaël, j’espère à une prochaine fois.

Gaël : merci à toi.

Cet épisode est enregistré le 29 décembre 2023.

Liens à propos de /e/OS, Murena et Gaël Duval

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Ce podcast est publié sous la double licence Art Libre 1.3 ou ultérieure – CC BY-SA 2.0 ou ultérieure. 

9 réflexions au sujet de “/e/OS un Android dégoogelisé – Gaël Duval – e Foundation & MURENA”

  1. Cet os est génial. Jai acheté le murena one il y a maintenant plus d’un an et tout marche bien même si au début c’était très moyen.
    Ma femme aussi y est passée, elle est très contente.

    Répondre
  2. Bonjour,
    J’ai été (agréablement) surpris d’entendre que les mises à jour de sécurités étaient poussées tous les mois /e/OS, arrivent-elles vraiment tous les premiers mardi du mois ? Il me semble que Fairphone ne le fait pas, si vous avez un retour, je suis aussi intéressé.
    Cordialement,
    Olivier

    Répondre
  3. Bonjour Julien,
    J’ai testé GrapheneOS, sur vieux Pixel 4a, mais les mises à jour de sécurité sont restés en septembre 2023.
    Cordialement,
    Olivier

    Répondre
      • Bonjour wawa,
        j’ai vu sur une vidéo du Pixel 4a sous lineageOS 21, qu’Il avait 3 valeurs pour la version de l’OS :
        LinageOS version (mars)
        Android security update (février)
        Vendor security patch level (septembre 2023)
        J’imagine que c’est cette dernière qui est affichée par grapheneOS pour son Android security update
        Cordialement,
        Olivier

        Répondre

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