Florent Cayré – Co-fondateur de COMMOWN

Interview de Florent Cayré – Commown

Walid : chères auditrices, chers auditeurs, bonsoir, on est le le 21 juin, le jour de la Fête de la Musique, et c’est avec un grand plaisir que je reçois Florent Cayré. Florent est un des fondateurs d’une coopérative, d’une SCIC (société coopérative d’intérêt collectif) qui s’appelle Commown. Je dois dire que je suis un des sociétaires, même si je suis plutôt quelqu’un de dormant. Il y a quelques années, j’avais fait la rencontre de Commown, j’avais trouvé le concept super et donc j’étais devenu sociétaire. Et c’est aussi, on va en parler, grâce à Commown aussi que j’ai découvert /e/OS qui est un OS dont on va parler après, qui est un OS dégooglisé. J’avais vraiment envie de parler avec un des fondateurs de la coopérative. Florent, écoute, bienvenue sur Projets Libres. J’espère que tu vas bien et merci beaucoup de prendre du temps pour parler avec nous.

Florent : merci à toi. C’est super d’avoir la parole.

Présentation de Florent

Walid : écoute, j’ai essayé de chercher sur Internet des interviews, je n’en ai pas trouvé beaucoup de toi. Est-ce que tu peux commencer par te présenter un petit peu pour nos auditrices et nos auditeurs ?

Florent : oui, effectivement, je ne fais pas beaucoup d’interviews, je ne suis pas très visible dans les médias, mais j’essaye quand même d’être assez présent sur un certain nombre de tables rondes. Moi, je suis Florent Cayré, je suis un ingénieur de formation, ingénieur en aéronautique à la base, même pas informaticien, mais j’ai pris assez rapidement la tangente de l’informatique et notamment de l’informatique libre, ayant un ordinateur sous Debian depuis 1994. Je suis un peu dans la bande vieux cons. Et du coup, j’ai assez rapidement fait de l’informatique dans mon métier, puisque dans l’aéronautique, j’ai commencé par faire beaucoup de simulations numériques en mécanique des fluides, qui est ma spécialité scientifique de départ. Et puis, assez rapidement, ce milieu ne m’a pas tellement plu, notamment en termes d’ambiance. C’est quand même très vertical comme mode de management. C’est des boîtes anciennement militaires. D’ailleurs, on travaillait sur aussi des projets militaires. Et donc, moi qui étais passionné d’aéronautique, petit à petit, la passion a diminué. Celle de l’informatique est restée. Et j’ai rejoint un petit groupe de copains de promo qui voulaient monter une boîte. Je me suis dit: Allez, c’est parti. Je me lance là-dedans avec, à la base, aucune fibre entrepreneuriale.

Mes deux parents sont fonctionnaires. Ce n’est pas du tout une culture familiale, donc ça a été assez compliqué au début. Par contre, j’y ai trouvé un petit peu plus de sens. Je me suis mis à utiliser beaucoup de logiciels libres puis à y contribuer. Et petit à petit, j’ai utilisé des technologies assez innovantes qui étaient développées à l’époque par Logilab, que j’ai fini par rejoindre après avoir beaucoup, beaucoup utilisé le framework cubicweb pour mes projets dans ma boîte précédente.

Ici, chez Logilab, j’ai beaucoup travaillé sur la partie informatique scientifique pour essayer de mettre des technologies du Web dans la gestion des données scientifiques, donc faire de la gestion de données scientifiques propres pour faire des belles chaînes de calculs, problématique que j’avais très bien abordée dans le domaine de l’aéronautique. Petit à petit, je me suis mis à beaucoup contribuer sur du logiciel libre, à ne plus pouvoir m’en passer vraiment. J’ai participé chez Logilab à de superbes projets, et notamment dans le domaine de la production d’énergie. J’ai fini par partir, notamment pour Strasbourg, quitter Paris et partir pour Strasbourg. Et là, je me suis mis en quête d’un projet qui était vraiment très aligné avec mes valeurs.

Donc, je voulais du libre, je voulais de la coopération aussi, parce qu’une des grandes frustrations que j’avais en travaillant chez Logilab, c’est qu’on avait tellement de boulot qu’il était assez difficile de collaborer avec d’autres entreprises. Donc, j’avais essayé de bosser avec une une jolie boîte d’une copine qui faisait de la simulation numérique en mécanique des fluides. Et ça avait été très compliqué parce qu’on n’arrivait pas à trouver des façons de coopérer et des intérêts à coopérer suffisamment solides pour que la relation dure longtemps et ça a été une grande frustration. Je me suis mis à chercher un projet qui alliait logiciel libre, coopération et écologie. Et en fait, en me baladant dans les groupes d’utilisateurs de Linux, j’ai fait la connaissance d’Élie. On s’est assis l’un à côté de l’autre, on s’est dit : Toi, tu fais quoi dans la vie ? Toi, tu fais quoi ? On a raconté un petit peu nos histoires et on s’est rendu compte qu’Élie, qui portait un projet associatif à l’époque, qui était celui de Commown, cherchait des associés pour passer en SCIC. Un des rôles qui lui manquait était un rôle de technicien et beaucoup sur les aspects de logiciel libre.

Moi, j’ai carrément flashé pour le projet. Le lendemain, j’étais bénévole pour l’association et puis, quelques mois après, après avoir complété l’équipe, on s’est lancé en SCIC tout début janvier 2000.

Walid : le logiciel libre, qu’est-ce que ça représente vraiment ? Qu’est-ce qui fait que tu ne peux plus t’en passer ?

Florent : pour moi, c’est simplement de la connaissance. C’est-à-dire que je m’imagine mal garder secret des théorèmes de mathématiques. Pour moi, le logiciel, c’est pareil. C’est de la connaissance à l’état pur. C’est un commun qui est un bien public, qui est un bien d’intérêt général. Je n’ai pas du tout envie que ce soit privatisé. Et puis, il me paraît totalement contre-intuitif d’utiliser quelque chose dont on ne sait pas ce qu’il fait. Donc, le logiciel privateur, c’est exactement ça. On installe un truc sur son ordinateur qui n’est même plus vraiment son ordinateur quand on installe du logiciel pas libre dessus, puisqu’on ne sait pas ce qu’il fait. Moi, je veux bien donner ma confiance à des choses, mais que je puisse ouvrir le capot est strictement nécessaire pour accorder ma confiance. C’est ce que permet le logiciel libre. En plus, il a un rôle d’émancipateur énorme, notamment notamment dans des pays du tiers monde, les pays en voie de développement. Aujourd’hui, sans le logiciel libre, je pense qu’ils auraient zéro compétence en informatique. Aujourd’hui, je trouve que ça donne une chance à des gens qui n’en avaient aucune.

Le modèle économique de Commown

Walid : tu as évoqué le nom de Commown. Moi, je l’ai présenté aussi au tout départ en t’introduisant. Est-ce que tu pourrais commencer par nous expliquer ce qu’est le projet Commown ? Je vais appeler ça dans un premier temps un projet. Quelle était votre idée de départ ? Est-ce que l’idée de départ est toujours la même que maintenant ou est-ce que ça a évolué depuis le temps ? Vous avez monté ça quand ?

Florent : on l’a monté en 2018, la SCIC, sous forme de société, mais en réalité, c’est un projet qu’Élie avait déjà lancé un an et demi avant, sous forme associative. Son idée de départ, elle est vraiment restée au cœur de Commown. Évidemment, elle a un petit peu mûri et tout, heureusement, mais en réalité, tout était déjà extrêmement fouillé, extrêmement bien pensé. Le projet, il est articulé essentiellement autour de trois piliers vraiment principaux. Le premier, c’est un modèle économique. En réalité, c’est-à-dire que le modèle économique a été choisi pas du tout par hasard, en partant du constat que l’obsolescence du matériel électronique, qui est vraiment une catastrophe, parce que produire du matériel électronique, ça fait beaucoup de dégâts à la fois humains et écologiques, et donc avoir avoir une obsolescence sur ces produits, c’est vraiment un gâchis phénoménal de ressources, essentiellement de ressources naturelles. Il faut savoir ce que c’est qu’une mine pour avoir une idée de ce que c’est que de mettre un téléphone à la poubelle, c’est vraiment catastrophique. Donc, le point de départ, c’est : il faut lutter contre l’obsolescence pour produire beaucoup moins de ces appareils, arrêter de les jeter par les fenêtres. Et donc, pour ça, il faut revenir à la racine du problème.

La racine du problème, c’est que les gens qui produisent du matériel aujourd’hui, ils les vendent. Et comme ils les vendent, ils ont un intérêt à en vendre plus. Et pour en vendre plus, il faut qu’il y en aient qui partent à la poubelle quelque part.

Et donc, quand on est un gros acteur, notamment, on n’a pas d’autre choix pour survivre que d’avoir des stratégies d’obsolescence. Et donc, les stratégies d’obsolescence sont extrêmement variées et extrêmement astucieuses parce que de toute façon, la survie de ces grands acteurs en dépend. Il n’y a pas que l’obsolescence programmée technique qui fait régulièrement la une des journaux grâce à l’association Halte à l’obsolescence programmée (HOP), qui a vraiment mis un beau coup de pied dans la fourmilière. Mais il y a plein d’autres mécanismes, notamment la pub, le marketing, qui n’arrête pas de toute la journée de vous glissez à l’oreille que quand même, vous avez vraiment un appareil de naze. Il faut absolument changer si vous voulez avoir l’air cool quoi. Donc la pub est vraiment le plus gros mécanisme d’obsolescence qui puisse exister. Et le deuxième, vraiment de très près, c’est le logiciel. Et notamment, le logiciel est non libre. Le logiciel est vraiment le truc qui permet… Même le logiciel libre, en réalité, même si ça me fait mal de dire ça, c’est vraiment le truc qui rend les appareils obsolètes par manque de mise à jour, essentiellement, de mise à jour de sécurité, puisque les mises à jour de sécurité, ça coûte cher. Puis, les acteurs n’y ont pas intérêt, encore une fois, notamment les Qualcomm, les fabricants Mediatek, les fabricants de puces n’ont pas du tout intérêt à ce que le logiciel soit maintenu trop longtemps parce qu’à ce moment-là, leurs puces, ils ne peuvent pas les remplacer, ils ne peuvent pas vendre des nouvelles puces. Commown part de ce constat-là et dit : Il faut arrêter de vendre. Quand on a dit ça, on n’a rien dit. Il reste à construire tout un tas de trucs. En fait, en réalité, ça fait déjà 30 ou 40 ans qu’il y a des gens qui ont fait ce constat, notamment Rank Xerox par exemple, qui s’est mis à vendre non pas des photocopieuses, mais des photocopies. Et du coup, la solution à ça, c’est de vendre l’usage d’un appareil au lieu de vendre un appareil, ce qui oblige le fournisseur à réparer son appareil au lieu d’en vendre un nouveau, parce qu’en réalité, il n’a plus d’intérêt économique à mettre un nouvel appareil sur le marché.

Il vaut mieux réparer l’appareil parce que ça coûte moins cher, puisque ce qu’on vend, c’est l’usage. En fait, c’est une sorte de location.

Alors attention, il y a des acteurs de la location qui ne font vraiment pas le job. On transforme le modèle pour que l’intérêt écologique et l’intérêt économique coïncident. L’intérêt écologique est de faire durer l’appareil et c’est exactement pareil pour l’intérêt économique. Plus il dure, plus on aura rentabilisé l’investissement de dépenses.

Walid : donc, c’est de la location sans option d’achat.

Florent : voilà. Ça, c’est le deuxième truc ce qui est assez important, c’est qu’effectivement, à partir du moment où on donne une option d’achat, on retombe dans les mécanismes d’obsolescence, on les a juste retardés, c’est tout, mais on n’a pas vaincu le mal à la racine. On trouve même aujourd’hui des offres de location complètement hallucinantes, du genre, je crois que c’est Samsung qui fait ça. C’est écrit sur notre site Web quelque part. On vous offre un nouveau téléphone tous les quatre mois. On arrive quasiment à l’exact opposé de l’objectif, alors que le modèle économique reste officiellement de la location. En réalité, évidemment, il y a beaucoup de revente derrière tout ça. Donc, ça devient juste un jeu purement financier. À partir du moment où on achète et où on revend, l’étape de location, c’est quasiment du financement. En réalité et donc on se transforme en banque, ce qui n’est pas du tout, évidemment, notre métier à nous. Nous, on fait beaucoup de services pour arriver à faire durer les appareils le plus longtemps possible en conseillant les gens, en faisant en sorte de réparer les appareils, en faisant en sorte de les protéger, en sorte de les mettre à jour, de les mettre à niveau s’il faut les mettre à niveau, augmenter la RAM, ce genre de choses, augmenter l’espace de stockage, aider les gens à transférer leurs données, à ne pas les perdre, etc. C’est ça qui permet de faire durer les appareils, de conserver les appareils entre les mains de leurs usagers.

Walid : je fais une première digression avant d’oublier, parce que quand je t’entends parler, j’ai l’impression d’être au boulot. On bosse dans l’électroménager et on travaille sur le reconditionnement. Il n’y a pas très longtemps, le gouvernement a sorti un truc qui s’appelle le bonus réparation. Je voulais juste savoir, parce que c’est un de mes sujets actuels, si c’était quelque chose dont vous bénéficiez du bonus réparation ou pas. Est-ce que vous y avez droit ou pas ? Qu’est-ce que tu en penses ? En gros, l’idée, c’est que le gouvernement applique un bonus. C’est-à-dire, en gros, quand tu fais réparer ton appareil, s’il est cassé et s’il répond à un certain nombre de critères, la personne qui le répare et qui est agréé va appliquer une réduction et ensuite va s’adresser à un éco-organisme pour récupérer le bonus pour soi.

Florent : ok. Clairement, nous, on n’en bénéficie pas et on ne peut pas en bénéficier. La coopérative reste propriétaire des appareils qu’elle achète. Je dis bien la coopérative et non pas les salariés ou non pas les cofondateurs. Il y a aujourd’hui 600 actionnaires environ dans la coopérative qui possède toute la flotte. Donc, clairement, on ne peut pas bénéficier de ce genre de mécanisme. Qu’est-ce que j’en pense en réalité ? Je suis assez dubitatif là-dessus parce que je me dis que ça va produire essentiellement un effet d’aubaine et que les réparateurs vont juste augmenter leur tarif du montant de la subvention. Mais c’est l’expérience qui me fait parler, essentiellement parce que j’ai vu exactement la même chose quand j’étais étudiant et qu’on a dit : Regardez, on va augmenter les APL. Les loyers ont augmenté exactement du même montant que les APL quasiment instantanément. Donc, en réalité, c’est un peu des subventions déguisées à une certaine industrie. Après, ce n’est quand même pas l’industrie qui me déplaît le plus. La réparation, je trouve que c’est une activité extrêmement saine. Je serais très content qu’un grand nombre de réparateurs voie le jour. Je préfère qu’on subventionne ce genre de choses plutôt que les industries polluantes comme Total, en, je ne sais pas, moi, par exemple, en ne faisant pas payer le prix du carburant des avions à leur juste prix.

Walid : on est d’accord. Je referme cette parenthèse pour revenir sur Commown. Moi, j’ai connu Commown en 2019 et à l’époque, de mémoire, vous étiez très focus sur les smartphones, sur les téléphones. Et puis après, vous vous êtes diversifiés aussi. Mais à l’époque, c’était très axé autour des smartphones et autour des Fairphone, en en particulier. C’est un peu comme ça aussi que ça a attiré un peu mon attention. C’est toujours une des activités principales, la partie smartphone chez vous ?

Les activités autour des smartphones

Florent : oui, ça reste une activité principale. Ça reste l’activité principale. Effectivement, aujourd’hui, on s’est un peu diversifié dans plein de directions. Notamment, on fait d’autres appareils électroniques, des ordinateurs en particulier, des ordinateurs portables comme des ordinateurs fixes. Et aussi, maintenant, on travaille pas mal sur l’audio. Mais il y a plein de raisons historiques d’avoir commencé par Fairphone. Une des raisons, c’est qu’Élie a un des tout premiers Fairphone 2, vraiment « One of the first« , c’est écrit dessus, sur son téléphone. Il s’est assez rapidement rendu compte que c’était un téléphone quand même ultra innovant et du coup, qu’il y a quand même un certain nombre d’inconvénients dus à cette jeunesse de conception, et notamment plein de petits faux contacts, plein de de subtilités qui font que c’est un appareil difficile en réalité pour le grand public. Il s’est dit : C’est justement le bon appareil pour montrer la plus-value d’un service comme celui de Commown. Parce que ce n’est pas facile de garder un Fairphone 2 longtemps. Il faut disposer des pièces détachées, il faut connaître tous les petits défauts qu’il a, il faut être capable de bien connaître l’appareil. Et du coup, Commown pouvait gagner cette expertise et on a gagné cette expertise assez rapidement.

On a aidé plein de gens du coup à garder des Fairphones 2 pendant longtemps. Et puis, évidemment, l’autre vraie bonne raison, c’est celle de base, c’est que Fairphone est l’acteur de très, très loin, le plus innovant et le plus vertueux en matière de fabrication de matériel électronique. Ils ont une transparence vraiment très importante. Si on lit les rapports qu’ils font, ils sont extrêmement détaillés, extrêmement précis. Ils ont une activité intense pour convaincre le reste de l’industrie qu’il faut être plus propres, qu’il faut grosso modo, faire mieux dans tous les domaines : la conception, la fabrication, le transport, le packaging même. C’était un acteur naturel. On n’a pas envie de distribuer des appareils qui sont fabriqués dans des conditions lamentables par des gamins et éventuellement avec plein de morts dans les mines. Évidemment, Fairphone s’est imposé comme étant le premier constructeur avec lequel on avait envie bosser. Depuis, ce n’est pas évident de choisir des nouveaux constructeurs parce que devant, en Fairphone, ils sont tous vachement moins bons. Mais on essaye quand même de trouver des critères qui nous permettent de s’ouvrir à d’autres gens. Et notamment, on essaye de trouver des acteurs qui ont une taille raisonnable qui nous permet d’avoir une influence sur eux et de leur dire : Regardez, il faut augmenter les durées de garantie, il faut améliorer tel point de conception, il faut permettre d’installer du logiciel libre dessus.

Ce genre de critères. On a tout un tas de critères internes pour choisir du matériel qui reste pour nous ce qui se fait de mieux ou avec les meilleurs acteurs du marché. Cette ouverture, elle est quand même très maîtrisée, cette ouverture en termes de produits. En termes de marché, on s’est aussi ouvert depuis aux entreprises, ce qu’on ne faisait pas au tout début. On faisait que des particuliers. Maintenant, on fait des entreprises, on a beaucoup de clients entreprises, ça représente maintenant plus de la moitié de notre chiffre d’affaires. Et puis, on a aussi des clients collectivités territoriales. Et puis, on est en train d’essayer de développer ce marché. C’est beaucoup plus difficile, beaucoup plus long, mais on pense que c’est intéressant.

Walid : avant qu’on rentre plus en détail, parce qu’il y a un sujet qui m’intéressait vraiment très fortement, c’était comment on gère une flotte d’appareils et comment on la fait durer le plus longtemps. Mais avant, j’aimerais bien que tu nous re détailles un peu, le modèle économique.

Florent : le modèle économique, il est assez clair, on commence par acheter des appareils. C’est nous qui faisons l’investissement. On emprunte de l’argent, essentiellement. On se fait aussi aider par tout un tas de sociétaires comme toi, par exemple, qui nous aide à financer nos appareils. Ils nous aident comment ? En nous prêtant de l’argent, en prenant une partie du capital, ce qui nous permet d’arriver et de dire aux banques : Regardez, on a beaucoup de capital, vous pouvez nous prêter beaucoup d’argent et pour pas cher. On est globalement assez bien suivis par les banques, pas trop par les capitaux-risqueurs, sauf des particuliers. La première difficulté, c’est trouver de l’argent. Une fois qu’on a trouvé de l’argent, on achète ces appareils, on les met en location avec service, en faisant bien attention à plein de choses, notamment qu’ils soient à jour si possible, avant de les envoyer. On les met à jour, on installe dessus une protection écran. On essaye de faire en sorte que l’appareil arrive dans de bonnes conditions et si jamais il était un peu malmené, qu’il soit toujours en vie le plus longtemps possible et le moins abîmé possible par son usager.

Par exemple, les protections à écrans, c’est des choses qu’on abîme souvent. Nous, on les change gratuitement, c’est inclus dans le service parce qu’on y a un intérêt économique.

En réalité, encore une fois, on a de la bonne volonté aussi, mais on a aussi un intérêt économique qui coïncide. Ce qui veut dire que c’est durable, même si les cofondateurs finissent par un jour quitter le projet, par exemple aller à la retraite, même si c’est dans très longtemps. Mais si un jour tout cela arrive, en réalité, l’intérêt économique restera là et du coup, le projet, il sera pérenne. Ça, c’est un des trucs importants. Ce modèle économique-là, pour nous, il est extrêmement stable. Une des subtilités qu’on a apportées relativement récemment à tout ça… Non, je n’ai pas fini sur les clients. Les loyers, comme on a intérêt à ce que le client garde le plus longtemps possible son téléphone, on fait des loyers dégressifs. C’est-à-dire que plus le client garde l’appareil longtemps, moins il paiera cher. Ce qui est logique, d’une part, vis-à-vis de l’amortissement comptable des appareils, mais c’est aussi logique pour qu’il ait un intérêt à le garder un petit peu plus longtemps. Si le loyer a considérablement baissé, ce qui est le cas chez nous, je vais donner des chiffres après, évidemment, le client aura du mal à se dire : Tiens, je vais reprendre un nouveau téléphone tout neuf et payer quatre fois plus cher qu’avant.

Pour vous donner un exemple, aujourd’hui, si vous allez sur notre site web, que vous allez regarder le Fairphone 4. Vous avez un engagement sur un an minimum. Les mensualités sont de 29,60 € et au bout de cinq ans, vous tombez à 11 € par mois. Le modèle économique, il permet d’inciter les gens à garder l’appareil et à chaque fois, on rajoute des réductions s’il n’y a pas eu de casse, par exemple, s’il n’y a pas eu de vol, ce genre de choses. C’est-à-dire si, grosso modo, vous prenez soin de votre appareil, le tarif diminue encore un petit peu. Voilà le modèle économique. Après, on a rajouté une petite subtilité, mais qui, pour nous, est porteuse d’énormément de sens.

Aujourd’hui, on a un accord avec Fairphone, dont on a parlé sur notre blog d’ailleurs, qui consiste à reverser une partie des loyers à Fairphone.

Pourquoi est-ce que ça, c’est un peu structurel et c’est vraiment, pour nous, le modèle ultime ? C’est qu’en réalité, Fairphone eux-mêmes, ils ont une contradiction puisqu’ils font de la vente. Eux, ils n’arrêtent pas de travailler pour la durabilité de leurs appareils en faisant des appareils modulaires, réparables, ils font un boulot extraordinaire.

En réalité, un jour, s’ils ont vraiment le succès qu’ils méritent et c’est en train d’arriver, ils feront face à la même difficulté que les autres, c’est-à-dire que leur modèle économique de la vente rentrera en contradiction avec leur objectif de faire durer les appareils. Du coup, nous, on a conscience de ça aussi depuis le début, mais eux aussi, ils ont une grande maturité vis-à-vis de ces sujets. On les a titillés, pour ne pas dire harcelés pendant un paquet de temps pour monter ce genre de modèle économique où en réalité, eux, ils ont un intérêt à ce que l’appareil dure longtemps, y compris financier, puisqu’on leur reverse une partie des loyers, donc ils vont gagner avec nous, avec Commown, ils vont gagner plus d’argent que s’ils avaient vendu leur appareil à un particulier ou à une entreprise grâce à la pension des loyers qu’on leur reverse. L’objectif final, notre rêve absolu, ce serait qu’en réalité, l’argent gagné par les fabricants puisse leur servir à faire de la R&D pour améliorer encore leurs appareils. Donc, qu’ils ne gagnent pas d’argent par la vente, mais qu’ils gagnent de l’argent par la durabilité, dans le temps, avoir une source de revenus extrêmement stable grâce à la location.

Et dans ce cas-là, il pourrait se concentrer sur un métier et le faire bien, c’est-à-dire concevoir des téléphones et le logiciel qui va avec et le maintenir, parce que c’est aujourd’hui un centre de coûts phénoménal, alors qu’en réalité, ça devrait être plutôt un gain et non pas une charge. Dans notre modèle à nous, faire durer les appareils, c’est un gain. On essaye de transférer une partie de tout ça aux fabricants. Et on a mis en place ça avec d’autres gens comme why! open computing, par exemple, qui nous fournit une bonne partie de nos ordinateurs portables sous Linux. On a mis en place le même genre de mécanisme et ils ont exactement la même conscience de tout ça que Fairphone. Ils ont bien compris aussi l’intérêt de ce modèle sur le long terme.

Walid : c’est intéressant parce que pour avoir parlé aussi à un moment avec les gens de Fairphone, le logiciel, ça demande un nombre incroyable d’ingénieurs et ils suivent les versions d’Android. C’est quelque chose qui est extrêmement complexe. C’est toujours courir après derrière. À un moment, ils avaient fait leur propre version d’Android. Je pense que derrière, après, ils l’ont abandonnée, finalement, parce que je suppose qu’ils ne devaient pas avoir forcément les reins assez solides pour pouvoir la maintenir, qui était déjà à l’époque dégooglisé.

Florent : Open OS, Fairphone Open OS, oui, tout à fait.

Le hardware et les pièces détachées

Walid : à l’époque, j’avais un Fairphone 2 avec, c’était assez cool. Vous avez commencé par les téléphones, après, vous avez fait les ordinateurs. Maintenant, vous êtes sur typiquement des casques audio, ce genre de choses, ça, c’est quand même assez cool parce que quand on a un casque, je ne sais pas, un casque Bluetooth, par exemple, et qu’on doit le démonter, souvent, on le casse. Et puis, ce n’est pas quelque chose qui est du tout mis en avant par les constructeurs, la réparabilité. Là, c’est aussi, je suppose, un travail permanent de sourcing de nouveaux matériels que vous allez pouvoir mettre, puisque dans tous les cas, il y a un moment ou un autre, on arrive, on a beau faire de la non-obsolescence programmée, il y a un moment ou un autre, c’est juste comme, je ne sais pas, moi, un Fairphone 2, il n’y a plus de pièces. Là, je suppose que vous vivez avec vos pièces.

Florent : ça, c’est vachement intéressant que tu abordes cette question des pièces détachées. En réalité, nous, des pièces de Fairphone 2, on en a encore plein. Pourquoi est-ce qu’on en a encore plein ? Parce qu’on a encore plein de téléphones. Contrairement aux constructeurs, tout simplement, Fairphone eux-mêmes, ils plus de pièces de Fairphone 2. Ils en ont moins que nous. Ils pourraient nous en demander. On les garderait pour nous, d’ailleurs. On les garde jalousement parce que c’est ce qui nous permet de réaliser la promesse qu’on fait à nos clients de faire durer les appareils le plus longtemps possible. Une des choses qu’on fait et pour lesquelles on limite notre diversification en termes de nombre de modèles, c’est que justement, on a un intérêt à avoir la flotte la plus uniforme possible pour pouvoir prélever dessus le plus longtemps possible des pièces détachées sur notre propre flotte.

Notre propre flotte devient un réservoir de pièces détachées.

Quand on ne peut plus acheter de pièces détachées à l’extérieur, chez le constructeur en particulier, on démonte des appareils. Il y a toujours des appareils qui ont une panne donnée, mais dont la grande majorité des composants restent parfaitement opérationnels. On peut les démonter et les remonter sur d’autres téléphones qui sont cassés, qui sont en panne, etc. Et on prolonge comme ça la vie de vieux appareils.

Walid : sur cette partie purement hardware, est-ce que vous, vous faites des réparations ? Je ne sais pas, des soudures, des trucs comme ça, etc. Ou est-ce que vous avez juste un ensemble de pièces et puis il y en a une qui ne marche pas, on change le module caméra, puis on en met un autre à la place ?

Florent : c’est une excellente question. Parce qu’on est en plein en train de travailler sur ce sujet-là. Je ne sais pas comment tu fais d’ailleurs, parce que c’est vraiment extrêmement d’actualité pour nous. Je vais même dans 15 jours à un congrès à Grenoble qui s’appelle Sustainable ICT, qui justement parle de durabilité dans l’électronique. On va y rencontrer un super prof d’électronique de Grenoble, Vincent Grennerat, avec qui on va discuter justement de la possibilité de monter en compétence sur des réparations un peu de bas niveau, j’ai envie de dire. Aujourd’hui, nos compétences sont extrêmement limitées en la matière. On Il n’y a pas encore dans l’équipe de grosses pointures en électronique qui serait capable de nous mettre au point des réparations, de déboguer des problèmes difficiles, etc. Honnêtement, c’est encore un peu tôt pour nous. On n’a pas un volume suffisant d’appareils avec des pannes de ce type pour justifier un emploi à plein temps dans ce domaine, clairement pas. Mais du coup, on commence par coopérer avec d’autres gens dont c’est le métier. Donc, de temps en temps, on sous-traite une réparation. Clairement, à terme, on a envie de monter en compétence parce que ça va faire partie du métier de base.

On attend aussi d’avoir les reins suffisamment solides financièrement pour être capable de payer quelqu’un à faire ça plus ou moins plein temps chez nous. Mais clairement, on a bien ça en tête. Aujourd’hui, on ne sait faire que des réparations, des soudures extrêmement simples. Et encore, ça perturbe beaucoup les opérations aujourd’hui, donc on a plutôt tendance à les sous-traiter à des gens qu’on connaît bien et dont on sait qu’ils vont nous faire du super boulot, comme l’association Déclic Eco Teaching. Bref, on essaye de trouver une situation suffisamment stable pour à la fois réparer nos appareils et monter en compétence en parallèle.

Les logiciels libres

Walid : j’ai encore des tonnes de questions sur la partie hardware, mais comme je fais un podcast sur le logiciel libre, on va revenir un peu sur la partie soft. Là, ce qui est vachement intéressant, c’est qu’on se retrouve avec des téléphones sous Android, des ordinateurs sous Linux. Là, on comprend bien d’où vient cette influence maintenant. Je voudrais que tu nous racontes votre rencontre avec, je ne sais pas si on dit /e/OS.

Florent : /e/OS, oui tout à fait.

Walid : juste pour les auditeurs et les auditrices qui ne connaîtraient pas, /e/OS, c’est un OS basé sur Android Open Source Project, sur lequel toutes les couches Google ont été enlevées et qui a été monté par quelqu’un d’assez connu qui s’appelle Gaël Duval, qui est quelqu’un qui a monté à l’époque Mandrakesoft, donc distribution Linux, que nous avons connu quand nous étions jeunes, et qui a fait plein d’autres trucs. Moi, je l’ai essayé la première fois en 2019 sur un Moto G de 2015 et mon téléphone a retrouvé une seconde jeunesse, j’ai halluciné. Ça explique aussi comment on peut faire tenir assez longtemps un téléphone par le fait aussi qu’en changeant d’OS, le téléphone retrouve des performances correctes.

Florent : oui, tout à fait. Il y Il y a beaucoup de choses dans ce que tu viens de dire. Effectivement, on a commencé par faire du Fairphone OpenOS. C’était avant que e Foundation existe. Aujourd’hui, si vous voulez les trouver sur Internet, il vaut mieux taper Murena, qui est le nom commercial de l’entreprise. /e/OS, c’est impossible à trouver sur les moteurs de recherche. Donc, tapez Murena comme une murène, mais avec un A à la fin. Aujourd’hui, on est partenaire, c’est-à-dire qu’on a même monté un collectif ensemble. On a cofondé un collectif qui s’appelle FairTech, à la fois avec Fairphone, TeleCoop qui est un acteur très intéressant et très important pour nous aussi, la fondation e et Commown. Ensuite, on a aussi d’autres opérateurs téléphoniques coopératifs dans d’autres pays, WEtell par exemple en Allemagne. C’est effectivement un partenariat qui est vraiment intéressant pour nous. On s’est rencontrés comment ? Tout simplement quand nous, on a vu ce que c’était que maintenir du Fairphone Open OS. C’était un OS purement à OSP, donc très basique, avec très peu de fonctionnalités un petit peu avancées. Le GPS ne marchait pas bien. Il y avait un paquet de difficultés à utiliser Fairphone Open OS pur.

Nous, on avait, côté Commown, fabriqué une image vraiment avec des moyens techniques extrêmement faibles, sachant qu’on n’a pas de compétences en développement logiciel mobile en interne, ou très peu. On avait fait une image en installant tout un tas de softs qu’on voulait voir sur les téléphones pour les rendre plus pratiques. On avait installé microG.

Walid : attends, microG, est-ce que tu peux expliquer ce qu’est microG ? Parce que c’est un peu la pièce maîtresse.

Florent : c’est carrément la pièce maîtresse, tu as raison. microG en gros c’est un logiciel qui va émuler les API de Google, c’est-à-dire les services de Google, qui va émuler les services de Google de telle façon que même les applications qui sont installées sur le téléphone ne s’en rendent pas compte, ne se rendent pas compte de la différence. C’est-à-dire qu’elles croient faire appel à un service de Google du genre : Localise-moi ou il y a bien d’autres choses dans microG, mais je m’arrête là et puis, je ne suis pas forcément très compétent pour rentrer dans le détail. Et du coup, microG cache aux applications le fait que Google n’est pas là. Ce qui fait qu’un certain nombre d’applications qui, avant d’installer microG, plantaient carrément instantanément parce qu’elles faisaient appel à un service Google qu’elles ne trouvaient pas, grâce à microG, déjà, elles plantent pas. Voire, elles restituent un fonctionnement rigoureusement similaire et avec le même genre de performance qu’avec les services de Google. Et donc ça, c’est la pièce maîtresse parce que ça permet d’installer des applications parfaitement standard sur un téléphone sans Google. Donc, /e/OS est aussi reparti de là : Lineage plus microG, plus une grosse quantité de travail, donne /e/OS.

Nous, on avait fait ce constat que ce n’était quand même pas facile de distribuer à nos clients du Fairphone Open OS, mais ça avait rencontré un succès phénoménal. On ne s’attendait pas du tout à ça. Il faut dire qu’on a eu une bonne couverture presse, on a eu un super article dans les DNA (Dernières Nouvelles d’Alsace), avec même un encart en une des DNA, le journal emblématique de la région Grand Est. Ça nous avait fait une super pub et on avait à un moment un tiers de nos commandes qui étaient sous Fairphone Open.

Walid : j’aurais jamais pensé. Je pensais que ça allait être un truc pour les geeks.

Florent : oui, nous, au début, on s’est dit : Allez, on va tenter le coup. De toute façon, on est des libristes, on a envie de le faire, allons-y. Et on a été hyper surpris du succès. Et pas que nous, c’est-à-dire que c’est des stats qu’on a remontés à Fairphone, ils étaient ébahis. Et du coup, on espère que grâce à ça, que c’est un petit peu grâce à nous, qu’ils ont monté ensuite un partenariat avec /e/OS. Il ne faut pas se leurrer, on a eu une influence assez faible là-dessus. Je pense que l’influence principale, c’est Agnès Crepet, qui est une super développeuse française qui a rejoint Fairphone, qui avait probablement déjà connaissance de Gaël Duval ou en tout cas, ça a dû faciliter un petit peu les premières prises de contact. En tout cas, ils ont monté un partenariat aujourd’hui avec /e/OS et /e/OS est quasiment sorti sur Fairphone 4 dès le début, au bout de deux mois, quelque chose comme ça. On voit qu’ils travaillaient depuis longtemps, que ce partenariat, il marche du feu de dieu. Au sein de FairTEC, il y a des réunions quasiment toutes les semaines. C’est vraiment super. Là, on a décidé de lâcher notre incompétence sur Fairphone Open OS, au bénéfice de la super compétence de l’équipe de Murena, qui est vraiment, en plus, qui est une force de frappe complètement hallucinante par rapport à ce que nous, on aurait été capable de développer.
Et puis, des compétences au top dans le domaine du développement en informatique mobile.

Walid : c’est quoi votre stratégie par rapport à ça ? L’idée, c’est quoi, c’est d’avoir une partie de votre parc… C’est majoritairement des Fairphones, je suppose ?

Florent : oui.

Walid : vous allez avoir, il y a une partie de votre parc qui est en Android stock, enfin en Android, Fairphone, et puis une partie qui est avec e. Comment ça va se passer pour vous ?

Florent : la façon dont ça se passe aujourd’hui et depuis longtemps maintenant, et ça marche très bien, c’est qu’on reçoit tous les téléphones avec l’OS du constructeur, évidemment. Souvent, de toute façon, on est obligé de les mettre à jour parce qu’au bout d’un moment, nous, comme on en achète en grande quantité, forcément, l’OS, il a déjà reçu deux ou trois mises à jour avant qu’on les mette sur le marché, parfois. De toute façon, on va flasher les téléphones. On offre la possibilité à nos clients de dire : Moi, je ne veux pas Fairphone OS, je ne veux pas que tu mettes à jour faire Fairphone OS. Oui, je veux /e/OS. On facture ça 25 €, ce n’est quand même pas très cher, pour les gens qui n’ont pas encore commandé leur téléphone. On leur installe /e/OS et on leur envoie le téléphone direct.

Après, il y a aussi les gens qui se disent : Moi, je veux passer à /e/OS et j’ai déjà un Fairphone de chez vous, mais qui a été sous Fairphone OS. Est-ce que vous pouvez m’aider à passer à /e/OS ? Là, on offre un autre service qui peut apparaître complètement délirant à certains à certains, mais c’est : On prend un téléphone, on installe /e/OS dessus, un téléphone identique au leur, on leur envoie et on récupère le leur. On leur laisse 15 jours entre les mains qu’ils puissent jouer avec les deux, transférer un petit peu des données et tout ça, et hop, ils se font la main sur /e/OS et puis ils nous renvoient le téléphone sous Fairphone OS et c’est réglé. Nous, ça ne nous pose aucun problème. De toute façon, nos clients, ils peuvent installer le logiciel qu’ils veulent sur le matériel de Commown. C’est pareil sur les ordinateurs, s’ils veulent installer autre chose qu’Ubuntu, ils ont parfaitement le droit de le faire. Après, ça peut poser quelques problèmes au support. En pratique, ça ne pose pas de problème. On demande juste aux gens de nous dire : Si vous avez installé un autre OS que celui de base, dites-le nous. Comme ça, au moins, on ne perdra pas trop de temps à vous expliquer un truc qui n’a pas lieu d’être sur votre OS. Et puis après, si l’OS que vous avez installé, on ne le connaît vraiment pas, vous aurez un service de moins bonne qualité, c’est-à-dire qu’on pourra moins vous aider sur l’usage.

Mais par contre, on garde évidemment tous les services liés au matériel, changement de batterie, quand elles sont usées, etc. Prise en charge des pannes, des casses, etc. Ça marche très bien. On est content de faire la promotion du logiciel libre. C’est pour nous notre ADN. Et en réalité, aujourd’hui, par exemple, des Fairphone 2, on a refait une opération il n’y a pas très longtemps qu’on a appelé FrankenPhone pour faire revivre des téléphones qui sont morts pour tout le monde, ou presque, mais pas pour nous. Donc, on a pris des Fairphones 2 qui étaient encore sous Fairphone OS, donc Googlisés et tout ça. On a viré Google parce que ça ne marchait plus et c’était devenu vraiment trop lourd pour un Fairphone 2. En installant /e/OS dessus, l’appareil il revivait. C’est exactement l’expérience que tu décrivais tout à l’heure. C’est tellement plus léger qu’un Android de base, que ça fonctionne beaucoup mieux sur des appareils moins puissants. Donc, ça prolonge la vie des appareils de manière…

Walid : en fait, ce qui ce qui est intéressant dans votre modèle, c’est que si on va sur le site de Murena et qu’on regarde, moi, j’ai choisi mon téléphone parce que je voulais mettre /e/OS dessus. J’ai pris un téléphone qui était supporté, je l’ai acheté en reconditionné et j’ai mis moi-même comme un grand le truc. Mais vous, en tant que, on va dire, gestionnaire d’une flotte assez conséquente, vous pouvez à l’avance, en gros, savoir et potentiellement peut-être avoir un peu de poids pour avoir le support d’un certain nombre de matériels que vous auriez. Et l’autre question c’est, parce que ça j’ai pas creusé, c’est quelle est la politique de /e/OS ? Je pense que j’essaierai un jour d’inviter Gaël Duval pour qu’il en parle plus…

Florent : oui, ce serait super.

La durée du support

Walid : quelle est la politique en termes de durée de support ? Parce que pour vous, c’est quand même le nerf de la guerre. Si vous avez des Fairphone qui ont déjà cinq ans ou je ne sais pas combien et que vous voulez faire durer encore deux, trois ans, mais que l’OS en lui-même, il ne peut plus être mis à jour, c’est l’OS qui devient limitant, ce n’est plus le hardware qui devient limitant.

Florent : c’est exactement ça. Aujourd’hui, pour nous, le problème, c’est le logiciel. C’est pour ça que les efforts que font Fairphone en maintenant… Là, ils ont quand même arrêté le support du Fairphone 2, mais après un nombre d’années considérable. Je veux dire, c’est les seuls de loin à avoir fait tous ces efforts-là.

Walid : parce qu’il n’y a plus de pièces…

Florent : il n’y a plus de pièces, mais surtout, quel intérêt financier ? Comme tu disais, c’est un coût énorme de porter sur des vieux appareils des nouvelles versions d’Android parce qu’en réalité, il n’y a aucune coopération des autres acteurs. Fairphone a dû se débrouiller tout seul. C’est une boite minuscule par rapport à Qualcomm. N’empêche que c’est eux qui ont fait tout le boulot de reverse engineering de certains trucs de Qualcomm pour être capables de les porter sur leur appareil sous Android 11, je crois, sur Fairphone 2. Ils ont fait un effort qui est absolument délirant par rapport au reste de l’industrie. Éventuellement, tu pourrais inviter Agnès Crepet, qui a beaucoup de choses à raconter là-dessus et qui est vraiment super. On bénéficie de leurs efforts. C’est pour ça qu’on n’a pas envie d’acheter des téléphones de n’importe qui, parce que des gens qui font des efforts comme ça, c’est à eux qu’il faut acheter le matériel. Ils sont rares. En réalité, nous, on ne peut pas faire grand choses par rapport à ça. C’est-à-dire qu’on n’a pas la possibilité de développer un OS aujourd’hui. Puis, en réalité, il y a des gens qui le font très bien et qui le font beaucoup mieux que nous on le ferait.

On est une coopérative, coopérons. On coopère avec les meilleurs acteurs du secteur. Aujourd’hui, c’est Fairphone et Murena, clairement.

On a aussi beaucoup de discussions avec d’autres constructeurs. On sait aujourd’hui que Crosscall est quand même… Qui est un autre type d’appareil qu’on fournit, qui a d’autres caractéristiques que le Fairphone. Notamment, il axe sa durabilité beaucoup sur la robustesse. Eux, ils sont quand même très intéressés aussi pour essayer de fournir du support logiciel sur le long terme. On n’a pas encore les retombées significatives par rapport à ce que fait Fairphone, mais on voit qu’il y a un intérêt. En France, en plus, il y a l’indice de réparabilité et l’indice de durabilité qui mettent quand même une bonne pression sur les constructeurs. Ça nous aide. Alors je dis « Ça nous aide », en réalité, on ne regarde pas ça de manière passive. On participe de manière très active au groupe de travail sur l’indice de réparabilité à l’époque et sur l’indice de durabilité aujourd’hui, parce que pour nous, c’est la clé en réalité. On s’est battu pour faire intervenir la communauté du libre et même certains services de l’État qui étaient complètement négligés dans cette affaire pour que le logiciel libre figure dans la notation de l’indice de durabilité, c’est-à-dire que les constructeurs, ils aient idéalement des obligations, mais aussi un intérêt, une incitation à permettre l’installation propre de logiciels libres sur leur matériel pour pouvoir les faire durer longtemps.

On a Adrien qui travaille de manière extrêmement intense dans ces groupes de travail-là, toujours en coopération avec les grands acteurs du libre et les grands experts du libre qui nous aident à fournir et à construire des argumentaires, etc.

Open Hardware

Walid : deux questions. Il y en a une qui est sur le côté hardware, une qui est sur le côté software. Sur le côté hardware, à ma connaissance, il n’y a pas vraiment d’open hardware, de choses en open hardware qui tiendraient vraiment la route pour tous les jours pour faire du téléphone. Autant pour les ordinateurs, les problématiques sont un peu différentes puisqu’un ordinateur, à part le passage de 32 à 64 bits qui fait qu’il y a des OS qui ne tournent plus. Pour le reste, moi, j’ai des ordinateurs qui ont 10 ans, ils tournent toujours. On peut toujours changer le disque dur ou la RAM, ça se passe bien. Autant pour les téléphones, c’est quand même vachement différent. La première question, c’était : Est-ce que vous regardez un peu côté open hardware ? Est-ce que vous avez repéré des trucs qui, potentiellement, demain pourraient être intéressant. Et la deuxième, c’est côté plutôt software, c’est : Est-ce qu’il y a des outils libres, des services libres qui vous manquent pour mieux gérer toute cette flotte de matériel que vous avez ?

Florent : sur le premier point, l’open hardware. On est intimement convaincu, bien sûr, comme libristes, qu’il faudrait du open hardware dans beaucoup de domaines et qu’en réalité, c’est une des solutions clés pour lutter contre le gros boom qui va nous arriver avec la crise climatique, qui risque de nous empêcher de fabriquer du nouveau matériel, ou au moins de manière centralisée. Il y a beaucoup d’enjeux autour de l’open hardware et de la crise climatique. On essaye de favoriser tout ce qu’on peut dans ce domaine, mais en réalité, il y a assez un peu d’initiatives. Côté téléphone, à ma connaissance, il n’y en a à peu près aucune. Fairphone avait quand même publié un certain nombre de choses très intéressantes, notamment sur le Fairphone 2 à une époque. Aujourd’hui, je crois qu’ils ne le font plus, essentiellement, à mon avis, plus par manque de temps qu’autre chose. C’est un peu dommage. Peut-être qu’on va leur en parler bientôt puisque c’est les 10 ans de Fairphone. Ils nous ont invités, donc on va préparer tout un tas de petites réunions et essayer de leur faire du feedback. Dès qu’on peut, on fait du feedback.

Sur ces aspects-là, côté téléphonie, il n’y a quand même pas grand-chose qui se passe. Côté ordinateur, nous, on a un petit peu participé, même plutôt beaucoup, à un moment, à l’aventure de Cairn Devices. Cairn Devices, qui est une entreprise strasbourgeoise aussi, c’est vraiment nos voisins, qui ont comme ambition de fabriquer un portable très modulaire, des composants extrêmement faciles à changer, etc. Ils ont beaucoup de difficulté à démarrer ce genre d’activité qui est vraiment très difficile et très intense en capital. C’est très difficile en France de monter ce genre de de boîtes. Aujourd’hui, ils se sont, entre guillemets, rabattus pour le moment sur le développement d’un clavier en open hardware. Ce projet est quand même vachement intéressant. Là, on a mis un peu des efforts là-dedans. On espère que le clavier va sortir bientôt. Je crois que là, on est vraiment tout proche parce qu’ils ont réussi à le faire produire. Il y a des initiatives, on les suit et on essaye de les soutenir avec nos moyens. Évidemment, on est Commown, on n’est pas une multinationale. Si, techniquement, on est une multinationale, on fournit aussi nos services en Belgique et en Allemagne, mais on n’est quand même basé qu’en France, on n’est pas une multinationale et on n’a aucun moyen financier.

Mais en réalité, on arrive à monter des projets pour aller chercher des subventions ensemble. On a fait ça avec Cairn Devices. On a réussi à récupérer une subvention de 30 000 € pour eux et pour nous, pour essayer de faire avancer leur projet et le nôtre en même temps. Donc on s’entraide et on espère que ça va donner des résultats. Aujourd’hui, il y a framework au niveau des ordinateurs qui a quand même un peu tué le jeu, c’est-à-dire que pour nous, leur produit, il est absolument extraordinaire et unique au monde pour le moment. On aimerait bien qu’ils aillent beaucoup plus loin. Et là, je pense que par contre, on aura une influence extrêmement limitée sur eux parce que c’est quand même une boite américaine très, très… montée par des anciens de Facebook. Bref, ce n’est pas du tout le même monde que le nôtre, clairement. Pour l’instant, ils ne vendent pas encore à des entreprises. On est en discussion avec eux depuis un certain temps. On va essayer d’acheter leur matériel pour le tester sur une flotte assez importante pour voir un peu si ça tient la route dans la durée, mais en tout cas, le concept est top.

Il n’y a pas mal d’open hardware là-dedans. Ils ont publié un certain nombre de leurs travaux, notamment le châssis. On peut facilement construire un châssis, ils ont quand même bossé dans ce domaine-là et c’est cool. Maintenant, il n’y a pas que l’open hardware qui compte. Pour faire durer les appareils, il n’y a rien de mieux qu’être capable de les réparer et d’avoir une une bonne doc de réparation, des schémas, des boardviews, etc. Aujourd’hui, il y a très peu de constructeurs qui fournissent du matériel de qualité pour aider les réparateurs à travailler. Commençons par le commencement. Ce serait déjà chouette que tous les constructeurs fassent ça.

Les outils logiciels

Walid : la deuxième question, c’était au niveau logiciel. Est-ce qu’il vous manque des… Hardware, tu viens d’expliquer un peu, mais sur la partie logiciel, est-ce qu’il vous manque des services ? Est-ce qu’ils vous ont des logiciels libres pour boucher vraiment des trous dans votre offre ou de manière générale, pour proposer un service de location ? Est-ce qu’il y a des choses qui manquent vraiment ?

Florent : plein. On a même recommencé de zéro. C’est-à-dire qu’aujourd’hui, nous, comme on est très culturellement axé logiciel libre et pas que culturellement, on a de bonnes raisons, que j’ai essayé d’exploser, de l’être. Malheureusement, on a plein de clients qu’il faut aller chercher là où ils sont, et en particulier, justement, les entreprises. Nos offres en direction des entreprises, elles comprennent Linux. Bien sûr, on serait très content de fournir plein de Linux à des entreprises, mais en réalité, aujourd’hui, la plupart de ces entreprises prennent des machines sous Windows. Donc, on leur fournit des machines sous Windows. Parmi les choses qu’on a envie de faire, c’est vraiment du conseil de transition de façon vraiment qualitative. Aujourd’hui, on a assez peu les moyens de faire ça. C’est-à-dire qu’on aimerait être capable de dire à tous ces gens : Qu’est-ce que vous utilisez comme logiciel sous Windows ? Ça, ça et ça. On a des remplacements en libre. Ça, on sait déjà faire. Et on va vous aider à les mettre en place chez vous. Ça, par contre, on fait moins. On aimerait bien mettre en place des partenariats, mais faute de temps, on n’a jamais réussi. Mais on aimerait bien avoir des acteurs qui nous aident à aller prendre nos clients entreprises par main et essayer de les amener à utiliser de plus en plus de logiciels libres sans forcément d’un coup les faire passer à Linux.

Mais logiciel par logiciel, petit à petit, leur faire désinstaller tous les logiciels non open source de leurs Windows. Et puis, un jour, franchir le pas. Parce qu’une fois qu’on n’utilise plus que du logiciel libre, changer d’OS, c’est hyper facile. Il n’y a même que des bénéfices à le faire puisque c’est vachement mieux foutu. Honnêtement, sous Linux, toute objectivité évidemment. Ça nous manque beaucoup, mais ce n’est pas tout à fait du logiciel, c’est plus de la compétence, du conseil, une offre de services qu’il faudrait mettre en place. Ensuite, l’étape d’après, même si techniquement, nous, on a envie que ce soit avant et moi le premier, on aimerait mettre en place de l’infogérance, comme on dit, sous Linux, c’est-à-dire être capable de fournir des services vraiment de haut niveau à nos clients sous Linux. Typiquement, de la télédistribution de logiciels, de la télé-configuration de logiciels, de la mise en place de tout leur système d’information. Ce que j’imagine aujourd’hui, c’est utiliser des technologies qui sont vraiment faites pour ça, de configuration de machines. Ça peut être très sobre, ça peut être du script qu’on exécute à distance via des ponts SSH, via des serveurs de rendez-vous… enfin bref, on peut faire des trucs chouettes.

Walid : en 2023, tu as des outils de gestion de conf qui permettent de faire ça. Mais gérer un Desktop Linux, comparé à gérer un serveur Linux, pour avoir vu mes collègues, il y a très longtemps, gérer le Desktop Linux de l’Assemblée nationale, c’est un métier quoi.

Florent : oui, tout à fait. C’est un métier, mais c’est celui qu’en réalité, on a envie de faire. C’est-à-dire qu’aujourd’hui, notre support, c’est ce qu’il fait en pratique, mais il le fait avec des moyens techniques qui sont limités. On fait des petites prises de contrôle à distance, etc. On a quand même des compétences en la matière, mais en réalité, ça, c’est bien pour des petites entreprises ou pour des particuliers, mais on commence à avoir des clients un peu plus gros ou qui ont des besoins, qui ont besoin que ça marche au top lors desktops sur Linux et on a envie de leur fournir du service de meilleure qualité. Oui, clairement, il y a Ansible, Salt, etc, toute une stack technique que de toute façon, moi, j’utilise tous les jours puisque j’ai aussi mes ordinateurs en interne à gérer. On a quand même pratiquement une trentaine de salariés aujourd’hui. On ne peut plus gérer ça avec des bouts de ficelle et on ne l’a jamais fait du reste. Évidemment, on a quand même une certaine technicité. Sauf qu’il faut construire toute une équipe pour être capable de faire ça. Aujourd’hui, c’est des moyens financiers de recrutement qu’on n’a pas.

Mais on a recruté des jeunes quand ils étaient encore vraiment jeunes. On a essayé de prendre des bons en devenir et ils ont été bons. On a bientôt des gens qui vont être ingénieurs en informatique, qui vont avoir des masters en informatique et tout ça et qui ont bien l’expérience de comment ça marche le support chez Commown et du coup, pourraient mettre en place ce genre de service de haut niveau ou en tout cas, acquérir les compétences qui sont nécessaires pour le faire. Voilà, donc tout ça est clairement la direction dans laquelle on va, mais on y va tout doucement, malheureusement. Ou heureusement, parce que c’est peut-être la meilleure façon de faire. En tout cas, on y va résolument.

Les prochains défis de Commown

Walid : c’est bien parce que ça introduit ma question suivante qui est : Quels sont les prochains défis qui attendent Commown ?

Florent : ça, c’est un intérêt à l’instant aussi. Les prochains défis, c’est grosso modo de devenir extrêmement efficace pour reconditionner nos propres appareils et les relouer, notamment les ordinateurs. La relocation d’ordinateur portable, c’est vachement compliqué parce qu’un ordinateur portable qui a eu une première vie, il faut vraiment qu’il soit en très bon état pour être capable de le relouer comme ça sans rien faire dessus. Ça, ça arrive, mais mine de rien, c’est des appareils mobiles et du coup, ça tombe, ça prend des coups, etc. C’est pour ça qu’on essaye de favoriser les ordinateurs fixes, d’ailleurs, parce que eux, pour le coup, ils sont vraiment, vraiment, vraiment durables. Les portables, c’est vachement moins durable. Donc, on récupère des portables qui sont parfois dans un très mauvais état. On n’a pas mis en place toute l’architecture qu’il faut aujourd’hui pour les gérer efficacement, c’est-à-dire notre magasin en ligne, il ne permet pas facilement de mettre en place des ordinateurs reconditionnés avec différents grades, de gérer le stock des ordinateurs reconditionnés, même si aujourd’hui, on sait gérer les stocks de neuf, mais pas trop les stocks de reconditionnés sur le magasin en ligne. On a quand même tout un outillage, toute une base de données bien foutue.

On connaît tous nos appareils, on sait où ils vont, on les gère parfaitement dans notre ERP, open source en passant, Odoo, mais on sous-exploite cette cette gestion de stock pour la mise en place des ordinateurs reconditionnés sur le magasin en ligne. Un des gros défis qui nous arrive, c’est toute cette chaîne à la fois informatique et logistique de gestion efficace et rapide pour remettre le plus vite possible sur le marché – pour qu’ils soient de nouveau utilisés et qu’ils ne dorment pas dans un placard trop longtemps – les appareils, les ordinateurs reconditionnés, et notamment les portables sur lesquels, franchement, économiquement, des fois, c’est compliqué de s’y retrouver. Changer un châssis, par exemple, ça prend beaucoup trop de temps pour être rentable économiquement. Donc, on a plutôt intérêt à louer l’ordinateur vraiment pas cher s’il est en très mauvais état. Tout ça reste un peu à affiner, on va dire. Évidemment, on a tout un tas d’idées, on a déjà de la pratique parce qu’en réalité, avec les téléphones, on fait ça depuis longtemps. Mais en réalité, le téléphone, c’est plus facile. Ils nous reviennent en moins mauvais état ou en tout cas, on a une facilité à changer l’équivalent du châssis, changer la coque d’un téléphone c’est en général facile et rapide, alors que changer le châssis d’un ordinateur, c’est très coûteux et très inefficace et très lourd. On est moins avancé sur les ordinateurs que sur les téléphones.

Walid : oui, j’ai l’impression d’être au boulot et d’entendre mes collègues parler des cycles de reconditionnement du gros électroménager. Je comprends tout à fait. Avant de terminer, je voulais aborder une dernière question. C’est les logiciels où vous étiez en interne. Vous utilisez un logiciel que j’aime qui s’appelle Odoo et dans lequel vous pouvez gérer toute la partie reconditionnement avec le magnifique module de réparation, ce que j’avais déjà fait ailleurs aussi. Qu’est-ce que vous utilisez juste comme ça, comme palette de logiciels en interne, un peu emblématiques, mais un peu représentatifs ?

Florent : pas grand-chose, parce qu’aujourd’hui, Odoo fait beaucoup de choses. Ça fait beaucoup de choses chez nous. Il faut savoir que nous, on a beaucoup, beaucoup, beaucoup développé de modules Odoo custom. Un peu trop d’ailleurs, parce que malheureusement, c’est souvent la facilité au début, quand on ne connaît pas les milliers de modules qui existent dans la communauté open source de Odoo. Ceci dit, notre activité, elle est quand même assez atypique et du coup, on a quand même du mal à trouver des modules généraux, génériques qui correspondent à nos besoins. On fait vraiment beaucoup de choses dans Odoo aujourd’hui, à la fois le support, le magasin en ligne, la compta, la facturation, tout, à peu tout, la gestion de projet, enfin… On utilise vraiment beaucoup de choses de Odoo.

Walid : vous n’utilisez pas les modules de production pour générer des heures de fabrication, des heures de réparation, des trucs comme ça ?

Florent : j’ai fait une grosse expérimentation sur le Fairphone 2 avec, qui a duré quand même longtemps. J’avais mis en place tous les modules au-dessus qui sont liés à ça pour assembler les Fairphone 2 chez nous, pour avoir la traçabilité au niveau de la pièce. Je n’ai pas raconté tout parce que ce serait sans fin, mais quand on recevait les Fairphone 2, quand on a démarré Commown, les Fairphone 2, on les démontait tous un par un. On relevait l’intégralité des numéros de série de tous les modules des téléphones. On avait une base de données intégrale de tous les modules de chaque téléphone.

Walid : ça, tu ne peux pas l’avoir par du soft ?

Florent : même Fairphone l’a pas en fait. On était capable de traquer les modules par module et de dire : J’ai démonté tel module de tel téléphone, je l’ai remonté dans tel autre pour le réparer. Ou: J’ai démonté tel module du téléphone, je l’ai envoyé à un client qui m’a renvoyé le module équivalent en panne et que je renvoie au constructeur sous garantie. On était capable de gérer tout ça. En réalité, aujourd’hui, on n’a plus besoin de tout ça. C’était une machinerie extraordinaire. C’était très beau techniquement, mais on avait beaucoup de données à récupérer qui, initialement, étaient gérées avec des feuilles de calcul et la récupération de ces données a été un enfer sur terre pendant longtemps. C’est à un moment où notre activité explosait. J’étais le seul informaticien et j’ai explosé en vol sur ce projet-là parce que c’était trop ambitieux à faire tout de suite. Donc, peut-être qu’on refera ça un jour, ce n’est pas sûr. Aujourd’hui, on ne trace plus au niveau du module et du coup, on n’a plus besoin des modules d’assemblage, des modules de fabrication et des recettes, des BOMs, des fameux BOM de fabrication pour tracer au niveau des modules, donc on ne s’en sert plus.

Le modèle coopératif d’une SCIC

Walid : on va arrêter ce sujet-là parce que je pense qu’on pourra en parler pendant des heures. On arrive à la fin de cette entrevue. Je voulais te donner une tribune libre. Si tu as un message à faire passer avant qu’on se sépare, quel serait-il ?

Florent : ça, c’est intéressant parce qu’il y a un trou dans la raquette, parce que je suis un peu trop bavard. Un des sujets de Commown dont on n’a pas du tout parlé, c’est le fait qu’on ait une SCIC. C’est la gouvernance d’une SCIC. En réalité, quand j’ai démarré par les trois piliers au début de l’interview, je n’en ai donné qu’un. Il en restait deux autres. C’était le choix du matériel, éthique, tout ça, construire pour durer, éco-conçu, etc. On en a quand même parlé après. Le troisième point, c’était : On est une SCIC. Et « On est une SCIC » ce n’est pas rien.

Walid : attends, SCIC, c’est Société commune d’intérêt collectif ?

Florent : c’est Société coopérative.

Walid : coopérative, pardon. Coopérative.

Florent : je vais juste parler de ce modèle qui, pour moi, est un modèle extraordinaire et un modèle d’avenir pour notamment faire face aux crises qui nous arrivent. Premièrement, c’est une coopérative. Ça veut dire quoi ? Ça veut dire que ce n’est pas le capital qui gouverne. Et ça, c’est vachement important.

C’est-à-dire que c’est un modèle qui n’est pas un modèle capitaliste. Donc, ce n’est pas un euro égale une voix, c’est une personne égale une voix.

Qu’une personne ait les moyens de mettre 5 000 € sur la table et les moyens d’en mettre 100, elle a la même valeur en termes de gouvernance pour nous. Donc, ça, c’est vachement important. C’est-à-dire que ce n’est pas l’argent qui gouverne. C’est vachement important à plein de points de vue. Dont un, la stabilité de la société, parce que si quelqu’un arrive avec un million d’euros, il ne peut pas dire : C’est bon, je rachète toutes vos parts, allez vous faire voir. De toute façon, il pourra racheter toutes nos parts. Ce sera avec plaisir qu’on lui vendra, mais il aura une voix comme tout le monde. On accueillera par contre son capital les bras grands ouverts parce que ça nous permettra d’acheter du matériel. Et ça, c’est toujours bienvenu. Par contre, ce qui va avec le « Dégagez tous et je change votre projet », ce n’est pas possible. Donc, une SCIC, on ne peut pas changer son projet comme ça. Et donc nous on a des statuts dans lesquels sont gravés plein de choses dans le marbre, notamment le fait que notre objectif est de faire durer le matériel. Et donc, on ne pourra pas changer ça, même avec tout l’argent du monde.

Le deuxième point, c’est que c’est une coopérative, mais d’intérêt collectif. Là, on touche à un point très intéressant, c’est-à-dire qu’une coopérative classique, c’est que, grosso modo, les salariés qui peuvent devenir des coopérateurs, à peu près, ce n’est pas tout à fait exact, mais vraiment pas loin, et donc ne participent à la gouvernance que les salariés. Dans une SCIC, ce n’est pas du tout le cas, puisque les salariés sont une composante comme une autre. Nous avons plein d’autres collèges et notamment dans une SCIC, il est légalement obligatoire de rendre possible, voire facile, la prise de part par des utilisateurs du service. Donc, les clients doivent pouvoir devenir des actionnaires et du coup, gagner du pouvoir. Ça, c’est vachement important.

Ça veut dire que les utilisateurs peuvent diriger l’entreprise et l’amener là où ils veulent qu’elle aille. Et donc, l’entreprise, elle se met forcément au service des utilisateurs et non pas, comme on le voit avec un paquet de grosses entreprises notamment, je cite les GAFAM parce que c’est ce qui nous agace le plus en tant que libriste. En gros, ils ne rendent pas service à leurs utilisateurs, ils se rendent service à eux avant tout. Et donc, quitte à piquer des données à leurs utilisateurs sans leur dire, etc. Nous évidemment, on ne peut pas faire ça, et de manière structurelle. C’est-à-dire que ce n’est pas juste notre bonne volonté, c’est légal, on ne peut pas faire autrement. Et ça, c’est vachement important aussi pour nous, pour la stabilité du projet. C’est-à-dire que le jour où nous, on s’en va, on a un accident, un machin, un truc, ce n’est pas grave. Ce n’est pas grave, merci, pour nous, mais pas pour l’entreprise. Donc, l’entreprise ne changera pas, elle restera stable. Ce modèle de SCIC qui doit consigner des intérêts potentiellement divergents est vachement intéressant parce que ça oblige à construire un modèle économique qui satisfait tout le monde en réalité, et non pas celui qui a le pouvoir à l’instant T.

Nous, au sein de la SCIC Commown, on a des clients, c’est obligatoire, des salariés et des porteurs de projets. On est dans le même collège, on a le même poids. Nous, cofondateurs, on a le même poids qu’un salarié ou une salariée qui serait dans le même collège que nous. On a des producteurs, des fabricants de matériel, donc why! open computing, par exemple, fait partie de la SCIC et a son mot à dire sur la gouvernance. Vous voyez que rien qu’en citant ces trois-là, ils ont potentiellement des intérêts divergents. Les salariés vont dire : Nous, on voudrait avoir un salaire plus élevé. Les utilisateurs vont dire : Vous êtes gentils, mais si vous avez un salaire plus élevé, les prix vont augmenter. Nous, on a envie que les prix diminuent, au contraire. Et les producteurs, ils vont dire : Oui, mais vous êtes gentils, si vous nous mettez la pression pour acheter les ordinateurs moins chers, on vit comment nous ? Pareil, j’ai oublié les financiers. Et les financiers, c’est pareil, ils ont un rôle vachement important. Puisqu’on doit commencer par acheter des appareils, eux aussi, ils ont un intérêt à être dans la SCIC et on a un certain nombre d’investisseurs dans la SCIC qui nous permettent d’avoir de l’argent.

Ce modèle-là de société coopérative d’intérêt collectif est un modèle qui est un modèle non-capitaliste dont on veut faire la démonstration de l’efficacité. Je pense qu’on y arrive aujourd’hui puisqu’on a des sociétaires qui sont tous contents, ils sont très nombreux. Globalement, le modèle est plébiscité à la fois par tous les sociétaires. On aimerait bien aujourd’hui augmenter la visibilité de ce modèle et favoriser la participation de nos sociétaires. On y travaille d’arrache-pied en espérant, pour la prochaine AG, montrer qu’on a beaucoup progressé dans ce domaine et qu’on va donner encore plus de pouvoir à des gens de l’extérieur de l’entreprise pour avoir de l’expertise, pour avoir des intérêts divergents et innover en termes de modèle.

Conclusion

Walid : c’est une bonne conclusion. C’est un éloge de la SCIC. On n’a pas parlé des Licoornes qui est un regroupement des différentes SCIC, mais on pourra en reparler dans une autre émission à un autre moment parce que c’est un sujet vraiment passionnant. Et aussi pareil, on n’a pas parlé de Telecoop, mais on pourrait en reparler aussi.

Florent : ça fait plein de gens à inviter, ça va être super. Tu vas pouvoir avoir plein de super émissions avec des Licoornes.

Walid : je vais faire un deuxième podcast qui va s’appeler Projet SCIC ou Projets Licoornes, il faudra faire ça. Florent, merci beaucoup d’avoir pris ton temps pour parler avec nous.

Florent : merci à toi.

Walid : je suis tombé amoureux de Commown la première fois que j’ai vu Adrien parler. On a parlé après la présentation que j’avais vue et j’ai trouvé ça super. Je voulais vraiment faire découvrir ce modèle parce que je trouve que c’est hyper intéressant. Et puis votre approche du logiciel libre, votre approche de combattre l’obsolescence programmée par justement le logiciel libre aussi. En tout cas, moi, je suis super content d’avoir pu échanger avec toi sur ce sujet-là. Je vais encore une fois te remercier et je vais dire pour nos auditeurs et nos auditrices que j’espère qu’ils ont aussi apprécié cet échange et que si c’est le cas, qu’ils n’hésitent pas à partager cet épisode autour d’eux sur les réseaux sociaux, à nous faire des commentaires aussi sur les plateformes de streaming puisque le podcast est disponible sur toutes les bonnes plateformes de streaming. On a d’autres épisodes qui vont venir pour parler d’autres métiers et d’autres projets aussi et que ça va être très sympa. Florent, écoute, merci beaucoup et puis à bientôt, j’espère.

Florent : un grand merci à toi. Continue ton émission, elle est super. J’en ai écouté quelques unes, du coup, c’est vraiment chouette. Bon travail. Bon courage à toi pour continuer. Merci.Au plaisir.

Walid : et à bientôt !

Cet épisode est enregistré le 21 juin 2023.

Transcription réalisée par Raphaël Semeteys.

Licence

Ce podcast est publié sous la double licence Art Libre 1.3 ou ultérieure – CC BY-SA 2.0 ou ultérieure.

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