Médiation numérique, bande dessinée et consoles Open Source – A. Gueidan

Médiation numérique avec Audric Gueidan

Walid : bonjour, salut tout le monde, bienvenue sur ce nouvel épisode de Projets Libres! Aujourd’hui, on va parler de sujets assez fun, vous allez voir.

On va parler de livres, de publications, on va parler de données personnelles, on va parler d’apprentissage, de ce que c’est que la… prendre conscience de ce que c’est que des données personnelles et ce qu’on doit faire. On va parler de médiation numérique, bref, on va parler de plein de choses.

Et je suis avec mon invité qui s’appelle Audric Gueidan, que je connais à travers la communauté No-Code, donc pas du tout au départ à travers le logiciel libre, même si on en a parlé assez rapidement. Voilà, je suis très content d’être avec lui. Salut Audric, tu vas bien ?

Audric : salut Walid, ça va super, très content d’être sur ton podcast également, ça fait plaisir.

Walid : alors pour tous ceux et toutes celles qui sont intéressés par le côté No-Code, je vous mettrai dans les transcriptions de l’épisode l’interview qu’a fait Audric il n’y a pas très longtemps dans un podcast très sympa qui s’appelle Les Portraits du No-Code et dans lequel il parle un peu de toute la partie No-Code. Donc on ne va pas forcément trop l’aborder ici, mais on va parler d’autres choses et on va parler de son parcours et on va parler des deux livres qu’il a écrit, que je dois avouer, je suis très curieux de lui poser des questions dessus.

Le premier, ça s’appelle Construisez et programmez votre console de jeux open source. Alors là, c’est quand même très fun. Et le deuxième, ça s’appelle Datamania. Et les deux, ils sont aux éditions Dunod.

Présentation d’Audric

Audric Gueidan (source X)

Walid : voilà. Audric, je vais demander de manière traditionnelle, est-ce que tu peux commencer par te présenter, nous dire qui tu es ?

Audric : alors pour me présenter rapidement, en général, je me présente comme médiateur numérique, c’est toujours le terme que j’emploie.

Donc en gros, je fais de l’accompagnement digital auprès des entreprises et du grand public. J’ai plusieurs casquettes, donc à côté de ça je suis auteur, je suis conférencier et je gère un espace de co-working dans le 49. Je mélange un petit peu tout ça, mais toujours en lien avec le numérique, avec l’accompagnement, la transmission de compétences et la gestion de projets.

Walid : comment il s’appelle ton lieu ?

Audric : ça s’appelle la Filature Numérique. C’est un lieu qui a à peu près deux ans et demi. Et donc moi je m’occupe à la fois de toute la logistique du lieu, comment faire tourner un bâtiment, comment développer une communauté, et je m’occupe principalement de l’organisation des événements sur place. Donc à peu près toutes les semaines, on a un à deux événements, donc des ateliers numériques avec des ateliers no-code, un peu de sensibilisation au libre, de la cybersécurité, il y a des conférences sur plein de sujets en lien avec le numérique, en ce moment on parle beaucoup d’intelligence artificielle, il y a toute une programmation comme ça à destination des entrepreneurs du territoire. L’idée c’est de fédérer un petit peu ce secteur sur Cholet pour éviter que les talents partent du côté de Nantes ou d’Angers, et on veut montrer qu’on a des compétences en local et moi j’essaye de faire phosphorer tout ça.

La filature numérique (source : cholet.fr)

Walid : j’allais dire quelles sont tes passions, puisque le premier livre dont j’ai parlé, c’était les consoles de jeux. Je voudrais que tu nous donnes un tout petit peu tes passions. Nous expliques un petit peu ?

Audric : ça ne va pas t’étonner si je te dis que je suis fan de jeux vidéo, rétro-gamer, collectionneur, depuis que je suis tout petit. On pourrait parler des heures de console de jeux. Mais je suis aussi fan de bidouillage, de bricole, et je suis passé dans le monde des Fab-Labs, pour en reparler après, mais il y a un moment où je me suis rendu compte qu’il y avait une passerelle à faire entre ces deux univers, entre le jeu vidéo et le monde de la fabrication numérique, qu’il n’existait pas d’ouvrage à ce moment-là, en tout cas moi j’en avais pas trouvé, et j’ai découvert tout un écosystème de consoles de jeux open source, donc des consoles en kit, à monter soi-même, sur lesquelles on va pouvoir coder ses propres jeux. Et j’ai eu envie de creuser un petit peu ce sujet.

Ton parcours avant d’avoir découvert le logiciel libre

Walid : mais alors, traditionnellement, je demande aux gens comment est-ce qu’ils ont découvert le logiciel libre. Mais là, vu ton parcours, je vais commencer par te demander quel est ton parcours avant d’avoir découvert le logiciel libre ?

Audric : alors, avant le logiciel libre, moi, j’ai fait des études de cinéma. Puis j’avais un parcours artistique, même si j’étais plutôt mauvais au final en dessin. Donc, je suis parti dans le cinéma, dans la programmation culturelle et après j’ai fait un master 2, ça s’appelle ingénierie de la culture et de la communication, médiation des savoirs scientifiques. Donc c’est comment rendre compréhensible des choses qui peuvent être un peu abstraites, un peu compliquées. Et de fil en aiguille, je me suis retrouvé à faire des ateliers numériques. J’ai travaillé en centre de loisirs pendant un moment, donc pareil je faisais déjà des ateliers. On parlait d’ateliers multimédia à l’époque, alors que j’ai pas forcément un background (NDLR : passé) technique, mais j’ai toujours mis les mains dans les machines, j’ai jamais eu peur de bricoler.

Et je suis tombé sur le livre un peu par hasard. En fait, il y a eu deux approches différentes. Il y a ma sœur qui m’avait fait découvrir Ubuntu. Je terminais le lycée, c’était 2006, donc ça date, je sais plus quelle version de Ubuntu c’était, mais à ce moment-là j’avais pas compris ce que c’était, j’avais juste vu que c’était un système différent, je veux tester et puis très rapidement je me suis dit « oula j’arrive à rien » et puis finalement j’étais retourné sur Windows.

Mais c’est quelques années après, lorsque je travaillais dans une médiathèque, j’étais responsable de l’espace public numérique, où j’ai un de mes agents qui m’avait parlé de Framasoft. C’était également la période, toi 2014, c’était après les révélations d’Edward Snowden. C’est la période où moi j’ai commencé aussi à me poser des questions sur mon usage personnel du numérique et j’ai commencé à creuser le sujet, à comprendre ce qu’était le libre, l’open source. C’est également le même moment où je suis rentré dans l’univers des Fab-labs, donc là aussi l’open source a un rôle très important.

Donc c’est vraiment 2014, donc ça fait 10 ans vraiment que j’ai découvert le libre et que je suis rentré dedans à pieds joints, peut-être trop à un moment on va pouvoir en parler. C’était vraiment à ce moment-là que je suis rentré dans cet écosystème.

Walid : et donc avant tu faisais du Windows, du Mac OS ? tu étais dans un environnement un peu particulier ou tous les environnements propriétaires en manière générale, comment ça s’est passé ?

Audric : un peu tous, alors j’ai été, comme beaucoup, j’ai commencé sur Windows et je suis passé à Mac OS à l’époque où je faisais de la vidéo. Après mes études de cinéma, je me suis mis à mon compte une première fois et puis avec des amis on a monté une petite structure, on faisait de la captation audiovisuelle donc on filmait des conférences, des spectacles, des concerts, et on faisait le montage, puis l’édition DVD, et tout ça derrière. Beaucoup de personnes qui travaillaient dans l’audiovisuel et dans le graphisme étaient déjà sur du Mac, donc c’était logique à ce moment-là pour moi d’aller sur cette plateforme-là.

J’avais été initié à l’univers d’Apple lorsque je travaillais dans le centre de loisirs, parce que le directeur de l’époque, c’était un fanboy d’Apple, donc on avait déjà des vieux Macintosh à disposition. Je suis resté vraiment full Apple pendant peut-être à peu près six ans et après j’ai fait « allez je change tout et full Linux, full logiciel libre ». Et puis je suis revenu un petit peu en arrière, on pourra en reparler, mais voilà c’est à peu près à cette période là.

Le passage dans le monde du libre

Walid : donc en fait il y a les révélations de Snowden, là tu dis c’est un peu chaud là quand même, on nous espionne et tout, et là allez je change tout et d’un coup tu décides de tout changer pour passer sous Linux ?

Audric : ouais, et ça a été un peu violent.

Walid : ah oui ?

Audric : c’est comme si du jour au lendemain tu dis j’arrête de manger de la viande, je mange que bio, que local. Il va y avoir beaucoup de contraintes si tu le fais pas de manière progressive. Donc ouais, j’ai fait ça d’un coup. Le premier truc que j’ai fait, c’était installer une distribution, ça devait être Ubuntu, sur mon iMac de l’époque, parce que ça marche encore bien à ce moment-là.

Puis après, j’ai eu envie de bricoler mon téléphone, donc je suis passé par des ROMs custom, j’ai testé pas mal de choses puis j’ai voulu aller plus loin je me suis bon je vais même changer mon matériel je vais acheter du matériel vraiment sur lequel je peux faire tourner n’importe quel os libre et progressivement j’ai continué à me former à rentrer dans des associations dans des communautés pour aller plus loin et développer un petit peu mes compétences techniques sur le sujet.

Walid : qu’est ce que ça fait d’arriver dans ce monde du libre en fait quand tu viens du monde du propriétaire, t’es dans le monde Apple, tout est beau, tout est fait pour pour rester ensemble etc. Mais t’es quand même un peu enfermé quoi.

Audric : ouais

Walid : qu’est ce que ça veut dire arriver dans le monde du libre en fait ? Tu dis ouais voilà je vais voir les assos et tout mais genre quels assos ? Voilà comment ça se passe en fait ?

Audric : alors d’abord c’est connecter les gens sur internet. J’ai commencé à éplucher un peu tout ce que faisait Framasoft, à m’intéresser aux associations qui proposaient des services internet, donc les fournisseurs d’accès internet associatif, les FAI, qui appartiennent pour beaucoup à la fédération FDN, ça, ça m’a ouvert d’autres portes.

Après, il y a l’écosystème des CHATONS qui s’est mis en place, des fournisseurs, des hébergeurs alternatifs, transparents, ouverts, neutres et solidaires. Donc je suis allé voir un petit peu tous ces gens-là, savoir qui ils étaient, ce qu’ils proposaient, qu’est-ce que je pouvais utiliser comme système pour remplacer les systèmes que j’utilisais avant.

Les CHATONS (source : chatons.org)

Parce que c’est vrai que quand tu pars d’un monde, d’un écosystème fermé, alors qu’il marche très bien, Apple ça marche bien, mais le jour où tu veux en sortir c’est compliqué, parce qu’ils ont tout fait pour que tu restes dans cette espèce de prison dorée. Le jour où tu sors de là, tu te retrouves un peu, alors t’es complètement libre, au sens propre comme au sens figuré, mais tu sais pas trop dans quelle direction aller parce qu’il y a énormément de choix.

Je pense d’ailleurs que c’est ce qui fait peur aux gens quand tu leur parles de Linux, y’a pas un Linux, y’a 350 versions différentes, c’est aussi la force de l’outil. Mais quand tu sais pas par quel bout prendre le truc, ouais, tu peux vite te perdre. Ça suffit pas de chercher sur un moteur de recherche des tutos parce que tu peux rapidement faire des bêtises, tu peux trouver un peu tout et n’importe quoi sur Internet.

Donc faut trouver les bonnes personnes. J’ai trouvé comme ça une association, c’était quand j’étais du côté de Nantes, je suis allé voir les gens de FAImaison, peut-être que tu connais ? Ça a été une de mes premières rencontres physiques avec des libristes.

Walid : et comment ça se passe en fait ? Toi t’arrives et tu rencontres des libristes et tout, et l’accueil, enfin de manière générale, après tu dis je me tourne, les chatons, etc. Quand tu contactes les gens, ça se passe, c’est plutôt des contacts chaleureux ? C’est compliqué ? Est-ce que tu sais comment leur parler en fait ?

Audric : alors un peu les deux. Parfois ça va très bien et parfois c’est compliqué. Ça dépend si tu tombes sur le technicien pur et dur qui jure que par Linux. Et toi t’arrives, tu lui dis oui je viens de Apple, machin. Y’en a ils vont un peu t’envoyer bouler. Y’en a au contraire qui sont très ouverts, très sympas et qui vont justement un peu te prendre par la main, t’expliquer les fondamentaux, te donner des astuces, te proposer des outils et t’accompagner techniquement sur la prise en main de ces nouveaux usages.

J’ai eu un petit peu les deux sons de cloche, mais globalement ça s’est bien passé et je me suis aussi retrouvé avec d’autres personnes qui étaient dans la même démarche que moi, qui avaient envie de changer d’habitude et donc ensemble on a avancé, on a testé. Il y a beaucoup d’essais-erreurs avant de trouver quelque chose qui nous convient vraiment.

J’ai testé pas mal de distributions avant d’en choisir une. J’ai fait pas mal de bêtises, j’ai dû reformater un certain nombre de fois mes machines. Mais globalement j’ai réussi à me faire accompagner et après à monter en compétences pour être un peu plus autonome.

Walid : ça fait quoi de découvrir cet environnement? Je me rappelle encore très bien la première fois que j’ai installé un Linux et que j’ai compris. Enfin tu vois c’est un nouveau monde qui s’ouvre devant moi. Qu’est ce que tu as ressenti toi quand tu as compris un peu ce que tu faisais ?

Audric : quand tu commences à mettre les mains un peu dans le truc et que tu arrives à installer ta propre distribution la première fois tu te dis wow! C’est vrai que tu as l’impression d’arriver dans une nouvelle galaxie où tout est possible.

Walid : ça t’a paraît compliqué d’installer ta propre distribution ? Je veux dire parce que il y a 20 ans installer Linux c’était compliqué mais maintenant tu vois c’est finalement pas très compliqué non ?

Audric : ouais non non maintenant ça va. Alors parfois il faut quand même débloquer ta machine donc il faut aller dans le BIOS voilà il faut bidouiller un petit peu, donc quelqu’un qui n’est pas hyper à l’aise peut avoir peur de faire ça, il va se dire qu’il va faire sauter la garantie de sa machine, qu’il va casser son ordi, puis après il ne pourra plus rien faire.

Il y a ce truc là qui peut mettre un peu en stress, mais une fois que c’est fait, en fait c’est vrai que ton fichier tu le mets sur une clé USB, tu l’installes et c’est parti. Mais il y a une espèce de satisfaction de se dire « tiens j’ai installé une machine, je suis plus dépendant d’une entreprise qui va m’imposer des choix, je vais pouvoir décider de ce que je fais avec ma machine, à quoi elle ressemble, ce que je mets dedans, ce que j’enlève ». Je peux un peu modeler mon système à mon image. Ça c’est hyper fort.

Walid : qu’est-ce que ça fait d’arriver dans un tel écosystème avec un tel foisonnement ? Au départ tu dis « ouais t’es un peu perdu quand t’arrives etc. » Là t’as parlé de Framasoft, t’as parlé de FAImaison c’est ça ?

Audric : oui.

Walid : quels sont les grandes assos, les grands médias ou les grandes organisations vers lesquelles tu te tournes pour prendre de l’info, pour comprendre comment ça marche ?

Audric : j’ai adhéré à à peu près toutes les associations de libristes, qui étaient soit locales, soit qui avaient une dimension un peu plus large. En France, je pense à l’APRIL par exemple. Donc je suis rentré un peu dans tous ces écosystèmes, j’ai lu beaucoup de documentations, je suis allé après sur tous les forums et tous les canaux de discussion possibles, à la fois pour me renseigner, pour rencontrer des gens.

Source : april.org

Walid : tu as fait des conférences aussi ? Enfin, je veux dire, tu es allé dans des conférences de libre ?

Audric : je suis allé à des conférences et puis à mon tour, après j’en ai donné, une fois que j’avais un petit peu, on va dire, mâché et digéré le sujet et que je pouvais ensuite le repartager et diffuser la bonne parole, on va dire.

Ouais, l’écosystème se met en place comme ça progressivement. En fait, c’est très riche et trouver de l’information parfois ça peut être compliqué, c’est aussi pour ça que Framasoft a fait un très bon travail de à la fois de référencer des outils, de faire des interviews sur leur blog où ils vont présenter des associations ou des personnes qui œuvrent pour la diffusion et la promotion du logiciel libre. Donc en général une fois que tu mets la main dans l’engrenage, tu peux te faire aspirer très vite et il faut juste avoir du temps pour un petit peu tout éplucher et tout décortiquer.

Walid : et donc là, tu as racheté un téléphone.

Audric : oui,

Walid : tu as racheté un téléphone spécifiquement pour faire tourner une ROM Custom, c’est ça ?

Audric : c’est ça. L’ordi aussi, au final, j’avais tout changé.

Walid : ah d’accord. Et donc là, sur le téléphone, c’est encore différent de l’ordinateur. C’est en termes de doc, en termes d’installation. Tu peux quand même briquer ton téléphone. Tu peux faire des choses.

Audric : ouais, ça fait un peu peur. Je m’étais déjà expérimenté à ce type de bidouilles quand j’étais sur Iphone parce que j’avais Jailbreak le premier iPhone, parce que je l’avais acheté en import, donc avant qu’il arrive en France et en Europe, t’étais obligé de faire des manips un petit peu comme ça pour pouvoir le faire tourner en France et utiliser internet sur le téléphone. Fallait passer par l’option Surf de l’époque, un truc qui n’a pas duré longtemps, avant qu’il y ait la 3G et tout ça.

Donc j’ai pas eu trop peur parce que rapidement j’ai trouvé des tutoriels plutôt bien fait, pas mal de documentation et j’avais acheté spécifiquement un téléphone où je savais que les roms custom pouvaient tourner dessus. Typiquement c’était les téléphones Xiaomi, les anciens modèles et les OnePlus, si je dis pas de bêtises, qui permettaient de faire tourner pas mal de trucs.

Walid : au départ quoi, t’as fait du LineageOS, des trucs comme ça?

Audric : oui oui et puis j’en ai testé quelques autres mais Lineage plutôt pas mal. Puis après j’étais passé sur i avant que ça s’appelle Murena. J’ai fait comme ça un petit peu des aller-retours. J’ai fait aussi des bêtises, parfois tiens hop je brique le téléphone, faut tout formater, j’ai perdu tout le contenu. Bon ça arrive. Faites des sauvegardes, faites des backups. Mais c’est en forgeant qu’on devient forgeron donc j’ai continué de faire ça et puis après j’ai accompagné des personnes qui voulaient faire la même chose.

Qu’est-ce que la médiation numérique

Walid : ça me fait un peu la transition vers la partie suivante que j’avais noté. Comment tu définirais la médiation numérique?

Alors quand je parle de médiation numérique, c’est le lien entre l’homme et la machine. La médiation, c’est deux humains qui ne s’entendent pas, il y a des frictions, ça se castagne. Avec l’informatique, c’est pareil, parce que l’informatique peut être vue comme quelque chose de compliqué, d’anxiogène, de dérangeant ou de bloquant, et il y a besoin de fluidifier tout ça. Et il faut accompagner le public, que ce soit le grand public ou un public d’entrepreneurs. Mais globalement, tu as énormément de personnes, les chiffres officiels disent que c’est 20% de la population qui est en grande difficulté, voire en déconnexion totale avec le monde de l’informatique. Officieusement, c’est beaucoup plus, parce que tu as des gens qui estiment savoir utiliser un ordinateur, sauf qu’en fait, ils savent juste lancer un logiciel, lancer Internet et c’est tout. Et dès que ça ne marche pas, ils sont complètement perdus. Donc, il y a beaucoup de monde à accompagner.

Et donc il y a besoin de médiateurs, de formateurs, d’animateurs. Et la médiation numérique pour moi c’est ça, c’est accompagner le public à la fois sur des sujets techniques, mais aussi les sensibiliser à des enjeux. Notamment sur la liberté, la protection des données personnelles, la souveraineté, plein de thématiques comme ça. Parce que c’est bien de savoir se servir de sa machine, mais c’est bien aussi de comprendre comment ça marche, à quoi ça sert, ce qu’on peut faire, et que c’est un très bel outil mais qui peut aussi se retourner contre nous si on s’en sert mal ou si on se protège pas.

Walid : qu’est-ce qu’il faut comme qualité pour être médiateur numérique ?

Audric : ouais, il faut être patient parce que je pense que toutes les personnes un petit peu, on va dire un peu le geek de la famille se retrouve à aider souvent la tata, le tonton pendant les repas de Noël alors que c’est censé être un moment un peu de détente. Bon, il faut imaginer que c’est un peu ça au quotidien, avec des gens qui peuvent parfois ne absolument pas comprendre en fait ce qu’ils sont en train de faire avec la machine. Et toi, ton rôle, c’est de leur donner les clés pour qu’ils puissent avancer le plus en autonomie possible. Parce que s’ils sont dépendants de toi, là aussi, pour moi, c’est compliqué.

Donc, il y a besoin de les accompagner ou de les réorienter vers les bonnes structures, les bons interlocuteurs. Il y a de plus en plus de lieux qui ont des personnes dédiées à la formation et à l’accompagnement numérique. En France, on a les conseillers numériques qui sont arrivés sur le territoire il y a un peu plus de deux ans maintenant. Alors bon, c’est des boulots un peu précaires, sous-payés, ils n’ont pas forcément des postes fixes, mais bon, ça a le mérite d’exister. Il y avait déjà des médiateurs ou des personnes qui donnent des cours d’informatique dans les anciens cyber centres, cyber bases, EPN, il y a plein de labels comme ça ou de noms qu’on changeait, mais en fait ça fait 25 ans qu’on fait la même chose, qu’on accompagne le public sur la prise en main de ces outils parce qu’il y a toujours besoin de les aider et il y a toujours autant de monde en fait qui est en difficulté face à tout ça.

On a l’impression que même les jeunes, on dit oui c’est la génération hyper connectée parce qu’ils ont un téléphone dans la main, ok ils sont à l’aise sur TikTok mais tu les mets devant un ordi en fait, il y en a beaucoup qui sont en galère.

Comment Audric sensibilise les gens

Walid : quand on fait de la médiation comme ça, tu fais de la médiation, donc c’est quoi les gens, ils amènent leur ordinateur et tu fais avec le matériel qu’ils ont ou alors est-ce qu’il y a une partie de la médiation où c’est, tu leur mets dans les mains un ordinateur sur un OS libre ou … ?

Audric : tout est possible. Alors ça dépend, j’ai fait un peu tout ça, mais ça dépendait des structures dans lesquelles j’ai travaillé. Quand j’étais en médiathèque, on avait des postes libres sous Linux et d’autres sous Windows, et puis on avait des Mac aussi, on avait un peu tous les OS qui étaient à disposition du public.

Donc les gens, ils arrivent, ils s’installent, ils font leur truc, et bien souvent, ils te posent des questions parce qu’ils ont des problèmes et ils ont des blocages. T’en as qui viennent juste pour imprimer des documents, mais il y en a, voilà, « j’ai besoin d’un coup de main pour faire un CV, je dois faire une recherche sur Internet, j’ai un exposé à faire sur tel sujet, je ne sais pas comment m’y prendre ».

Tu as beaucoup de démarches administratives en ligne, et puis tu as des gens qui veulent juste un petit peu profiter et comprendre comment ça marche. Donc tu peux juste donner des cours d’informatique, le B.A.B. créer un fichier, enregistrer, faire du traitement de texte, et puis après tu peux aller plus loin sur des pratiques un petit peu plus fun, faire du montage vidéo, on va faire des photos, on va les transférer, on va apprendre à utiliser une tablette.

Tous les outils qui nous semblent nous simples d’utilisation au quotidien, il y a des personnes, il faut les accompagner de bout en bout sur ces sujets là. Et puis t’en a certains qui sont déjà équipés, qui arrivent avec leur machine, soit ils se sont fait un peu avoir par un vendeur chez la FNAC, Darty ou autre qui leur a vendu un truc avec des antivirus hyper cher mais vous avez pas besoin et puis ils sont un peu paumés, ou t’en a qui ont un peu de temps, souvent les retraités, ils ont du temps, ils ont la patience et ils veulent apprendre. Donc ils ont des machines, ils sont là, ils sont en demande. Donc après, moi mon métier c’est de les accompagner.

Et puis là ce que je fais actuellement c’est plus des entrepreneurs, des gens, des salariés aussi qui bossent dans différentes boîtes, qui ont des problématiques numériques un peu plus larges, voilà, comment être visible sur internet, comment parler sur les réseaux sociaux, comment utiliser de l’IA au quotidien dans mon travail. Là ils ne sont pas sur le b.a.-ba de l’informatique mais ils ont quand même besoin de se former et de se tenir à jour parce que le monde numérique évolue à une vitesse folle, surtout en ce moment, donc il y a toujours besoin d’accompagner du monde.

Walid : dans ce travail de médiateur, comment tu fais la promotion du logiciel libre en fait ? Est-ce que tu conseilles aux gens d’utiliser les alternatives libres à d’autres logiciels et tout ? Comment ça se passe ?

Audric : en général j’essaye de… Alors il y a un moment je présentais systématiquement du libre et puis j’évitais de parler des autres. Maintenant j’essaye de donner le choix aussi, c’est surtout ça, moi c’est la notion de choix qui est importante. J’explique toujours les différences, et puis c’est quoi les fondamentaux du libre et de l’open source. Pourquoi moi je favorise ce type de logiciel ? Alors pour des cas de figure très précis, je sais pas, quand je leur fais un cours ou un atelier sur utiliser un gestionnaire de mot de passe, je vais leur dire pourquoi moi je préfère utiliser celui qui est open source de l’autre qui est payant.

Donc le livre en fait est systématiquement présent dans mes ateliers ou dans les thématiques que je peux aborder. Parfois c’est juste aussi faire de l’évangélisation, expliquer c’est quoi ce monde là, pourquoi c’est important de contribuer, pourquoi ils utilisent sûrement déjà du libre sans le savoir et leur présenter un petit peu la galaxie des outils qui pourraient remplacer ce qu’ils utilisent au quotidien et leur montrer pourquoi ça pourrait être plus intéressant. Ça peut être d’un point de vue économique parce que quand tu fais de la médiation tu as aussi des personnes qui sont simplement dans la galère donc tu leur dis qu’avec un ordinateur de récupération tu mets un linux ça coûte rien tu mets du libre c’est gratuit même si c’est bien de faire des dons aux développeurs, mais globalement tu peux télécharger les logiciels sans te poser la question financière, il y a des gens, tout de suite, ça les intéresse.

C’est bien pour ça qu’il y a toute une filière de reconditionnements de matériel informatique, je pense à Emmaüs qui vend des PC avec leur distribution Linux (NDLR : ce n’est pas Emmaüs qui a créé la distribution Emmabuntüs), un PC à 50€, ça permet de démarrer et franchement ça peut suffire largement pour quelqu’un qui a un usage un petit peu lambda de l’informatique.

Logo Emmabuntüs

Walid : je crois qu’on va en reparler d’ici peu dans le podcast… Tu parles aussi des communs numériques ? Tu fais un peu d’initiation commun numérique ?

Audric : ouais, et puis le fait d’avoir aussi travaillé en médiathèque, en bibliothèque, la documentation, la contribution, c’est quelque chose d’assez important. Donc ça peut être par le biais d’ateliers ou une espèce de logique qu’on fait à chaque fois. Il va y avoir un projet, à chaque fois on va le documenter, on va prendre des photos, on va le partager. Quand je travaillais dans une grosse médiathèque, il y avait le blog de la médiathèque, donc on expliquait tout ça. Les gens ont l’habitude d’utiliser Wikipédia, par exemple, sans forcément se poser la question de comment ça marche derrière.

Si tu fais un atelier Wikipédia, que tu leur expliques, qu’ils peuvent contribuer, qu’ils peuvent mettre à jour la fiche de leur ville, peuvent rajouter des informations, ils disent « ah ouais ok j’ai cette puissance là, j’ai aussi peut-être une connaissance que je vais pouvoir partager à un plus grand groupe, et les rendre compte de la richesse de tout ça » et ils vont commencer à s’y mettre.

Donc j’ai fait des ateliers comme ça, tout ce qui est cartographie, Openstreetmap je suis assez fan, parce qu’on peut contribuer de manière hyper simple avec des petites applications, je pense à StreetComplete qui est un peu comme Pokémon Go, on se balade, on a des petites missions et puis je vais rajouter les horaires de la boulangerie, le type de bière qu’il y a dans cette brasserie, est-ce que cet abribus est accessible à quelqu’un en fauteuil, plein de petits trucs assez simples. Et en fait, ça contribue et ça enrichit une doc et tout le monde va pouvoir en profiter derrière.

Walid : donc tu vois les gens progresser dans leur connaissance de l’informatique ?

Audric : oui, dans leur envie de partager aussi. Une fois qu’ils ont compris, il y en a qui vont essayer de se spécialiser un petit peu sur des outils ou sur des techniques. Ils se rendent compte de la puissance que ça a et qu’ils ne sont pas juste consommateurs. Ce n’est pas comme tu te poses devant la télé ou Netflix et tu attends et tu regardes tes trucs. Là, tu peux vraiment être acteur, tu peux vraiment rencontrer les gens, aller voir des communautés qui vont soit t’accompagner aussi, qui vont pouvoir échanger de la connaissance. Et toi ça va en tant qu’individu, c’est hyper fort de se dire que tu fais partie un peu de ce tout et que tes choix, tes décisions peuvent avoir un impact aussi sur les autres.

Walid : est-ce que le fait que tu n’aies pas un profil d’informaticien à la base, que tu n’aies pas fait des études informatiques aide justement pour parler aux gens et pour vulgariser. Peut-être, je pense, parce que j’essaye à chaque fois d’expliquer ça avec des termes simples d’accès, de faire des analogies, de faire de l’humour et pas rentrer dans la technique parce qu’au final la technique c’est pas toujours ce qui intéresse les gens, parfois t’as juste envie que ça fonctionne. Après les gens qui ont envie de creuser, ça c’est bien aussi parce qu’ils vont pouvoir aller encore plus loin dans l’autonomie et à leur tour ils vont pouvoir aussi eux accompagner et former d’autres personnes. C’est aussi ça le rôle du médiateur ou même du facilitateur, là c’est plus qu’on est en mode Fab Lab.

Tu peux pas être partout et quand t’as 20 personnes à gérer t’es obligé de t’appuyer sur les forces que t’as sur place. Donc si t’arrives à identifier qu’il y a une personne qui est douée sur un truc en particulier, tu vas tout de suite la solliciter, la mettre en action et à la fois ça va toi te décharger de certaines tâches et elle ça va la faire monter en compétences. C’est hyper encourageant et enrichissant pour cette personne à son tour de pouvoir contribuer comme ça.

La communauté des médiateurs numériques

Walid : vous avez une grosse communauté de médiateurs numériques, comment ça se passe, comment vous interagissez entre vous ?

Audric : il y a plusieurs coopératives qui existent, il y a des fédérations, il y a ce qu’on appelle des hubs, c’est des organismes qui vont essayer de centraliser. C’est départemental ou régional, je sais plus, j’ai un doute. Mais voilà, il y a des structures comme ça qui vont accompagner, essayer de faire le lien entre les différents médiateurs, formateurs, et toutes les personnes qui accompagnent les gens au quotidien sur ces questions-là, à la fois pour continuer de les former et de les faire monter en compétences, mais aussi pour qu’on soit au courant de qui fait quoi, qu’on se rende compte et qu’on puisse renvoyer les personnes vers les bons interlocuteurs.

Donc ouais, il y a tout un écosystème qui existe depuis longtemps, qui continue de se développer, qui a besoin d’argent, et là c’est toujours le nerf de la guerre, qui a besoin d’argent et qui fait un peu comme il peut, donc il y a à la fois des organismes financés par l’Etat, il y a beaucoup d’associations, il y a des indépendants, il y a plein de structures, de formes juridiques qui existent et qui travaillent plutôt main dans la main. J’ai l’impression qu’il n’y a pas trop de concurrence sur la médiation numérique parce qu’en fait on a tous le même objectif qui est d’accompagner les publics qu’on reçoit.

Le quotidien d’Audric

Walid : c’est quoi ton quotidien à toi ?

Audric : moi j’ai des semaines un peu chargées vu que je suis à temps plein dans le lieu que je gère. Donc au quotidien je prépare les salles parce qu’elles sont réservées par des entreprises ou des organismes qui vont faire des réunions, qui vont faire des formations. J’ai toute une plateforme de réservation à gérer, donc de location de salles, de bureaux, d’espaces de coworking. En parallèle, j’avance sur ma programmation événementielle, donc il y a des ateliers que j’anime moi-même, donc il faut que je prépare le programme, que je prépare mes supports. Puis il y a d’autres ateliers, ça va être des partenaires, parfois ça va être certains coworkers qui vont proposer spontanément d’animer des thématiques parce qu’ils ont chacun leur corps de métier.

Ça c’est un peu la force des espaces, des tiers lieux et des coworking. Parce que j’ai à la fois des développeurs, des designers, des gens qui font de la stratégie marketing, j’ai des commerciaux, il y a des gens qui font du recrutement, il y a des profs de langue, enfin voilà c’est très varié.

Donc je m’appuie un peu sur tout ce petit monde. Donc je fais ma programmation événementielle comme un lieu culturel. Comme je travaille au développement économique avec mes collègues du Dev éco, on a des rendez-vous à l’extérieur et on reçoit également des porteurs de projets ou des entreprises qui souhaitent avancer sur les questions du numérique. Puis après moi je vais réorienter vers le bon interlocuteur, que ce soit une entreprise qui crée des sites, qui fait du référencement, qui fait de la cybersécurité, vers quelqu’un qui veut développer une application ou autre. Donc là je fais jouer mon réseau.

Donc ça c’est un peu de ma semaine, la semaine classique et puis en parallèle, il y a des soirées où je vais faire des conférences à gauche à droite, je vais faire des ateliers dans d’autres lieux à destination d’autres publics.

Puis quand j’ai un peu de temps, je continue de me former sur des sujets parce que ça évolue tout le temps, je fais beaucoup de veille. Quand j’ai un peu de temps, je joue aussi un peu quand même en soirée. C’est à la fois très chargé et à la fois très stimulant, puisque beaucoup de relations et beaucoup de temps aussi à regarder ce qui arrive, les nouveautés, etc. C’est ça, mais comme c’est, on va dire, un métier passion, tu regardes pas forcément le temps que ça prend. Après voilà, il y a quand même le temps de famille à garder, mais c’est vrai que je trouve ça hyper enrichissant et motivant.

T’as toujours envie, en tout cas moi j’ai toujours envie d’aller plus loin, de me former à d’autres sujets. Donc j’ai des espèces de vagues comme ça sur des sujets où pendant quelques temps, quelques mois ou même quelques années, je vais vraiment être focus sur un truc très précis. Puis une fois que j’ai eu l’impression d’avoir fait le tour, je passe à un autre sujet. Et puis voilà, je fais que ça pendant un temps et ainsi de suite.

Et je passe comme ça. Je fais des boucles sur des thématiques et ça me permet de toujours me maintenir un jour et de proposer à chaque fois de nouvelles prestations également à mes clients. également.

La pratique actuelle du numérique d’Audric

Walid : on échange pas mal sur les outils, les outils libres etc que tu utilises ou que tu connais et idem quoi donc ça c’est aussi assez cool d’avoir des gens avec qui, qui disent « ah t’as déjà rencontré ça, t’as déjà vu tel truc où tu devrais peut-être regarder ça et tout » ça c’est vraiment chouette.

Et la question que je me posais c’est, t’as découvert le libre il y a dix ans et maintenant en fait quel est ta pratique de l’informatique en fait ? Est-ce que tu es toujours full libre ? Est-ce que tu fais un peu des deux ? Dans quelle réalité tu vis en termes numériques ?

Audric : alors quand je suis parti en full libre, c’est aussi la période où j’ai complètement coupé tous mes réseaux sociaux parce que fallait être logique à un moment. Donc je suis parti de Twitter, Facebook, LinkedIn, j’ai tout fermé. Je me suis formé à mes trucs et puis après je me suis dit bon comment je fais maintenant ?

Walid : tu es chaud toi quand même (rires).

Audric : ouais, je suis extrême. Ouais c’est clair. Et je me suis dit après comment maintenant je communique auprès du public ? Comment je vais trouver des gens à former si je suis plus présent et si je suis plus sur les plateformes grand public. Parce que j’étais sur Mastodon aussi depuis un moment, mais c’est pas là-bas que je vais trouver des gens à accompagner. Les gens sur Mastodon en général sont déjà éclairés en tout cas sur ces thématiques-là.

Donc Mastodon pour les gens qui connaissent pas, on va dire que c’est un logiciel libre de micro-blogging, c’est un équivalent de Twitter, enfin X maintenant, mais qui est fédéré. Voilà, c’est plusieurs petits réseaux qui vont communiquer entre eux. Donc progressivement, j’ai dû revenir sur les plateformes propriétaires, également parce que j’avais des clients qui, entre guillemets, m’imposaient à utiliser des outils, notamment le Messenger de Facebook, que j’aime pas trop. Donc j’y suis revenu petit à petit, pour être visible, alors juste pour faire, on va dire, de la promotion de contenu libre. Bon, ça avait pas forcément d’impact sur les réseaux, mais en tout cas, je pouvais en parler à mes contacts.

Je suis revenu comme ça progressivement, et pareil, j’ai dû remettre des appareils non libres dans ma vie parce que je suis devenu papa, donc j’ai eu moins de temps aussi à consacrer à tout ça. J’ai eu besoin d’avoir des outils qui fonctionnent rapidement, tout de suite. Donc progressivement, je suis revenu dans le monde de Apple, en gardant quand même mon matériel libre à côté. Donc en fait, maintenant, je passe de l’un à l’autre en fonction des besoins. Dans mon poste ici, à temps plein, je suis sur Windows. À la maison, j’ai mon Mac, j’ai aussi mon Linux. Et en fonction des ateliers, des thématiques, je prends l’un ou l’autre des machines. Et en termes d’utilisation logicielle, j’essaye toujours de favoriser le libre quand je peux.

Et il y a des thématiques où je ne déroge pas à la règle. Tout ce qui touche à la sécurité, à la vie privée, ça va être le libre. Libre open source. Tu as fait des choix un peu plus pragmatiques en fonction des contraintes que tu avais. Typiquement les réseaux sociaux c’est un bon exemple parce que tu as toujours un débat de « Bah oui mais en fait j’aime pas ces plateformes donc j’y vais pas ».

Walid : mais d’un autre côté si tu n’es pas sur des plateformes propriétaires, tu ne peux pas faire la promotion de tes outils libres et personne ne te connaît et donc en fait en gros est-ce qu’à la fin tu as vraiment gagné quelque chose ? Pas sûr.

Audric : c’est ça, imagine tu es une boîte, tu vends du logiciel libre, tu es un petit peu obligé de faire des concessions.

Walid : ce qui est intéressant c’est que de plus en plus on voit des alternatives, je pense typiquement à Matomo comme alternative à Google Analytics par exemple.

Audric : oui parce que ça a dû aussi à un argument de marketing, en tout cas moi c’est aussi comme ça que je le vendais. Quand je parle du libre à des clients, je leur dis peut-être que ça va vous coûter moins cher, mais en tout cas vous avez la garantie de ce que fait le logiciel. Vous allez pouvoir regarder dedans. Si vous, vous n’avez pas cette compétence là, et moi non plus je suis pas développeur, mais en tout cas je sais que je peux m’appuyer sur une communauté qui a le pouvoir de vérifier le code, de dire ok le logiciel il fait bien ce qu’il est censé faire, il va pas récupérer mes données, peut-être qu’en plus il a été éco-conçu, tant mieux, je peux avoir cette garantie et je ne suis pas obligé de faire confiance aveuglement à une entreprise qui va me dire oui oui ça fonctionne, allez-y.

La génèse du livre Datamania

Walid : ça tombe bien, ça fait la transition pour la partie suivante qui était, je voulais qu’on parle de tes deux livres et en premier je voulais qu’on parle de Datamania, donc en fait qui est le livre qui raconte ta découverte…

Audric : la captation des données.

Walid : voilà, la captation des données. Est-ce que tu peux nous expliquer un peu comment est-ce que ça t’est venu l’idée d’écrire ce livre ?

Audric : alors j’ai eu l’idée de Datamania avant le premier livre sur les consoles open source mais je me sentais pas déjà de commencer par écrire une BD parce que j’avais jamais rien écrit comme ça et j’avais pas non plus d’éditeur donc je savais pas comment démarcher.

C’était en 2018, un truc comme ça, 2018 où j’ai eu l’idée de faire cette BD mais je me suis dit « bon bah je la mets de côté pour plus tard ». Mais j’ai eu cette idée parce que je me suis rendu compte qu’il n’y avait pas de bande dessinée qui en parlait, il y avait des livres techniques, il y a des très bons livres, il y a des romans aussi, il y a des essais, il y a pas mal de choses, mais c’est pas toujours hyper accessible, parfois c’est très très technique et les gens vont être complètement perdus, mais en tout cas on va pas toucher le grand public.

Et moi c’était vraiment la cible que je voulais, je voulais qu’un gamin de 13 ans puisse lire cette BD et comprendre un petit peu des trucs, alors est-ce que c’est pour ça qu’il va changer d’avis et arrêter d’utiliser TikTok, je sais pas, mais en tout cas, voilà, il va peut-être ouvrir son esprit et se rendre compte un petit peu de comment ça marche et pourquoi ça marche comme ça.

Donc c’est ça un peu l’envie, c’était d’en parler autour de moi. C’était aussi un peu un challenge de se dire « tiens, je vais utiliser un autre format plutôt que faire un atelier, plutôt que donner une conférence, plutôt que faire une vidéo, je vais faire quelque chose d’un peu original » et je trouve que le format bande dessinée permet de faire passer pas mal de sujets. Il y a de plus en plus de BD documentaires, c’est comme ça que ça s’appelle, qui vont parler de sujets plus ou moins graves. Ça reste abordable et puis c’est un travail après aussi de simplification.

Walid : dans d’autres pays, moi avant je vis en Belgique et c’était beaucoup plus facile de faire passer des messages importants à travers de la BD, ils le faisaient beaucoup plus qu’en France. Je pense typiquement assez récemment à une BD qui s’est beaucoup vendue, qui a fait pas mal de bruit, ça s’appelle Le monde sans fin, la BD de Jeancovici et Blain, et qui pareil aborde des sujets hyper techniques et hyper importants à travers une BD et qui a bien marché justement parce que le format BD permet de rendre ça beaucoup plus compréhensible et aussi potentiellement un peu plus fun.

Audric : ouais et puis dans ma BD j’avais aussi envie de pouvoir partir dans des trucs un peu délirants. Parce qu’on suit, on va dire que c’est mon avatar. Il y a un peu d’autobiographie dans le truc, mais pas complètement. On suit mon personnage qui part dans l’espace, qui va aller de planète en planète, et à chaque fois il va rencontrer des entités bizarres, des aliens, des androïdes. Il va rencontrer des personnages qui vont à chaque fois lui transmettre de la compétence et de la connaissance. Donc il va aller sur la planète pingouin où il va rencontrer le grand Gnu, il va aller sur la planète Kryptos où il va découvrir le chiffrement, et à chaque fois il va apprendre de nouvelles choses, qu’il va ramener sur Terre, qu’il va ensuite partager à sa famille, à ses collègues, à qui il va prendre la tête bien sûr.

C’était un peu l’idée d’avoir une espèce de roadtrip intergalactique où mon petit personnage apprend plein de trucs et a envie ensuite de diffuser auprès de ses contacts. Ok, t’as l’idée.

Walid : donc toi t’as fait quoi ? T’as écrit le scénario de la BD ?

Audric : j’ai écrit tout le scénario, j’ai écrit tous les textes. La documentation je l’avais déjà parce que c’est ce que je racontais en atelier et en conférence. Donc il y a eu un travail de remixage, on va dire, de reformulation de ce que je pouvais raconter.

J’ai pu transposer aussi des trucs pour faire des petites scénettes pour expliquer des concepts. Mais ouais, il y a eu tout ce travail-là d’écriture, un peu comme une écriture de théâtre, avec vraiment qui parle, à quel moment, avec parfois, j’avais vraiment des idées de mise en scène, dans la case 1 il se passe ça, dans la case 2 en arrière-plan, et parfois j’avais pas du tout d’idées, je disais juste voilà tout le texte, et c’est l’illustrateur qui devait se débrouiller.

Walid : justement l’illustrateur, comment tu trouves un illustrateur, comment tu lui présentes ton projet, où est-ce que tu l’as trouvé l’illustrateur ?

Audric : alors l’illustrateur c’est Halfbob, moi je connaissais déjà son travail parce qu’il avait écrit des BD qui parlaient notamment de rock indépendant et là c’est en fait avec mon éditeur, parce que j’avais déjà un éditeur vu que c’était…

Halfbob (source bedetheque)

Walid : ah c’est ça, t’as trouvé l’éditeur avant ?

Audric : j’avais déjà l’éditeur, vu que c’était Dunod avec qui j’avais travaillé sur le premier livre, ça a été plus facile lorsque j’ai eu cette idée de bande dessinée, donc c’est avec mon éditeur. Il m’a demandé, « voilà fais-moi en gros une liste des illustrateurs que t’aimes bien, avec qui t’aimerais travailler, avec lesquels tu penses que ton univers pourrait bien matcher ». Donc j’avais fait une petite liste et Halfbob était en haut de la liste et il a été contacté et il était disponible et intéressé par le projet donc ça a commencé comme ça. C’est l’éditeur qui a fait l’intermédiaire.

Walid : et donc là après, à quoi vous vous rencontrez ? Vous travaillez ensemble à distance, sur place, comment ça marche en fait ?

Audric : ça a été que du distanciel parce que lui il est du côté de Saint-Étienne, si je dis pas de bêtises. On s’est rencontrés il n’y a pas très longtemps pour de vrai à un salon, où justement on allait dédicacer la BD. Mais ouais, tout s’est fait à distance.

En plus, c’était pendant le confinement, si je ne dis pas de bêtises, pendant qu’on a finalisé tout ça. Il y a eu un premier, on va dire le premier entretien, c’était est-ce qu’on est d’accord un peu sur la thématique, sur comment on travaille. Lui, il a dû faire les dix premières planches.

Donc ça, c’était aussi moi mon premier job, c’était écrire les dix premières planches pour que lui puisse faire des dessins. Après, il y a quelques allers-retours avec l’éditeur, et puis ça part sur un espèce de comité de sélection en interne chez Dunod, qui vont dire est-ce qu’on va ou pas sur ce projet. Et puis ça a été validé, donc ensuite il y a eu un échéancier où moi je devais rendre tout le scénario à telle date, et puis après c’était à l’illustrateur de pouvoir travailler en parallèle sur mon texte.

Extrait de Datamania

Walid : ça a pris combien de temps, le projet complet ?

Audric : au total, ça a pris un an et demi, six mois d’écriture et un an pour les dessins.

Walid : et la BD, elle est sortie quand ?

Audric : elle est sortie en mars 2023, donc il y a plus d’un an.

Walid : est-ce que la BD, elle correspondait à ton idée de départ ? Je veux dire, est-ce que tu en es super satisfait ?

Audric : oui, oui, carrément. J’en suis très fier. C’était complètement les idées que j’avais dans ma tête. C’est pour ça que c’est un peu farfelu, d’ailleurs, dans la BD. Je trouve que le style d’Halfbob correspondait vraiment à ce que j’avais imaginé. Alors, je sais que ça ne plaît pas à tout le monde, mais moi j’aime bien ce type de dessin un petit peu naïf, avec beaucoup de couleurs.

Vu que j’ai un univers qui était un peu délirant, un peu science-fiction, il fallait un truc qui déménage un petit peu. Donc, oui, ça correspond exactement à ce que j’avais imaginé. Et les retours que j’ai eus d’autres médiateurs ou d’autres formateurs numériques sont aussi très positifs et je sais que j’en ai certains qui s’en servent maintenant comme d’un outil pédagogique. Donc ça je suis hyper content, ça fait plaisir de voir qu’il y a des gens qui s’appuient là dessus maintenant pour aussi faire des ateliers ou en tout cas sensibiliser les gens à cette thématique là.

Walid : ma question suivante c’était quels étaient les retours ? Est-ce que tu as eu des retours des gens de ton métier ? Est-ce que tu as eu des retours aussi du public ? Est-ce que tu as rencontré des gens ? Tu parlais des dédicaces et tout, est-ce que tu as rencontré des gens qui t’ont dit que ça les avait aidés ou que ça les avait leur a permis de s’ouvrir un peu à ces thématiques ?

Audric : oui et j’en ai rencontré aussi qui ont acheté la BD pour l’offrir à un proche justement. Souvent c’est des personnes qui étaient déjà un petit peu sensibles à ces sujets là mais qui trouvaient pas non plus la manière d’en faire la promotion ou de convaincre et ils ont acheté cette BD pour essayer de convaincre des proches à changer d’avis ou changer d’outil ou en tout cas essayer d’ouvrir les yeux un petit peu sur certaines réalités. Donc ouais, j’ai eu des retours à ce niveau-là et d’un point de vue presse spécialisé, j’ai eu aussi beaucoup de retours positifs. J’ai fait un petit dossier de presse sur le site que j’ai conduit exprès pour la sortie de la BD.

J’ai fait un petit site en Low-code pour m’amuser. Mais ouais, il y a eu Linux Magazine qui en a parlé, un magazine spécialisé dans la BD, c’est passé dans Okapi.

Donc il y a eu un petit peu de visibilité. Alors il n’y a pas eu tant de ventes que ça. Il y a 5000 exemplaires qui ont été imprimés et à peu près la moitié ont été vendus. Mais pour une première BD, c’est plutôt pas mal. Mais ouais, les retours en tout cas critiques étaient positifs.

Le livre sur les consoles Open Source

Walid : c’est cool. On a parlé de la deuxième BD. Donc en fait, si je comprends bien de ce que tu dis, en fait, t’avais cette idée-là avant d’écrire un livre sur les consoles open source ?

Audric : ouais.

Walid : mais que finalement, c’était plus facile d’aller voir l’éditeur et de lui présenter le projet des consoles open source que de lui présenter la BD, c’est bien ça ?

Audric : c’est ça, ouais ouais. j’avais jamais écrit de BD, mais même le premier livre que j’ai écrit, c’était le premier. Je savais pas trop par quel bout prendre ça. Donc l’idée de la BD, je l’avais gardée dans un coin de la tête et j’avais d’abord commencé par mon projet de livre sur les consoles open source.

Walid : et alors attends, quand tu vas voir un éditeur en lui disant que tu veux faire un livre sur les consoles rétro gaming open source, comment il te regarde l’éditeur ? C’est quand même une niche de la niche quoi tu vois ?

Audric : ouais, ouais, ouais, c’est un truc très particulier.

Walid : il y a un marché pour ce public là ?

Audric : bah ouais, mine de rien, un petit peu, tous les gamers et tous les gens qui bossent dans les Fab Labs, ils aiment bien bricoler donc ils aiment bien se faire leur petite console. Mais là aussi, l’origine aussi du truc est un peu particulière. En fait, il y avait eu un appel à projet.

C’était un éditeur spécialisé dans l’histoire du jeu vidéo qui avait lancé ça. C’était un concours d’écriture. La thématique, c’était console de jeu. Donc au début, moi je voulais parler d’une console de jeu. Je voulais parler de la Virtual Boy, mais je me suis dit, alors moi je ne suis pas journaliste, je ne suis pas historien, je ne vais pas aller faire un voyage au japon pour déterrer les infos jamais je trouverai quelque chose.

Walid : c’est quelle console ? la virtual boy c’est ça?

Audric : Virtual boy ouais qui est une console de Nintendo qui a pas très très bien marché qui est même pas sortie en Europe. C’est un peu l’ancêtre de la réalité virtuelle : tu mettais la tête dedans et c’était en monochrome rouge.

VirtualBoy (source computinghistory)

Walid : ah oui je me rappelle de ça ok ah oui ça a pas du tout marché ouais.

Audric : voilà et mais il y avait pas de livre à l’époque qui en parlait mais je me suis dit non là c’est un plan galère je vais partir sur autre chose et là je me suis dit mais oui mais moi j’ai plein de petites consoles open source dans mes placards, j’ai plein de trucs que je fais en atelier, personne n’en parle, je suis sûr que la presse spécialisée n’en a jamais entendu parler, donc j’ai commencé à écrire là-dessus.

J’avais fait une première trame, j’avais écrit une dizaine de pages, que j’avais envoyées au concours, et le concours, ils m’ont dit, non, ça ne nous plaît pas, on trouve ça un peu trop compliqué, je pense qu’ils n’avaient pas compris ce qu’était l’open source.

Ils s’étaient même posé la question de la légalité, ils ont dit oui, alors c’est pour utiliser des émulateurs, des ROMs, je disais non, c’est pas du tout le délire, on peut mais c’était pas ça que je mettais en avant. Donc il m’avait dit non, et moi je me suis dit ouais c’est dommage, j’ai commencé à travailler là-dessus, donc je vais le proposer à quelqu’un d’autre.

Donc j’ai envoyé mon manuscrit à d’autres éditeurs spécialisés dans tout ce qui touche aux jeux vidéo, donc là pareil j’ai pas forcément eu des retours positifs, et puis j’ai continué comme ça, et je me suis dit tiens on va aller vers des éditeurs un peu plus classiques entre guillemets mais qui s’intéresse quand même à la technique.

Donc j’ai contacté Dunod, qui a tout de suite été très intéressé, mais qui m’a dit « nous on veut aussi un livre avec une partie tutoriel ». Parce qu’au début c’était que moi la partie histoire qui m’intéressait. C’est vraiment l’histoire des consoles open source. Et quand ils m’ont dit nous on veut un aspect tuto, je me suis dit mais ouais c’est ce que je fais déjà à côté, c’est ce que j’ai fait en Fab Lab, donc je peux carrément documenter tout ça.

Donc on est parti là dessus, j’ai retravaillé mon plan. On s’est mis d’accord et j’ai pu mélanger à la fois l’histoire de ces consoles là, des interviews de développeurs, parce que j’étais en contact avec avec certains : parce que j’avais participé à des campagnes de financement, parce que j’avais fait de la pub, parce que j’avais bêta testé certains produits.

Et en parallèle j’ai commencé à faire tous mes tutos sur toutes les petites consoles que j’avais et puis j’ai continué d’acheter des kits qui venaient de sortir et puis pendant que j’assemblais le kit avec mon fer à souder, je faisais les photos et je faisais le tuto en parallèle. Ce qui fait qu’à la fin voilà il y a eu un livre complet sur tout cet écosystème, en effet niche de niche.

Que fait-on avec des consoles Open Source ?

Walid : là tu disais tout à l’heure que les premiers éditeurs, enfin qu’au niveau du concours, ils pensaient que c’était pour faire du piratage. Est-ce que tu peux expliquer un peu quel est le but de ces consoles en fait ? C’est quoi ? C’est faire tourner quel type de jeu ?

Audric : alors il y a plusieurs consoles, il y a plusieurs systèmes et donc tu peux faire tourner plusieurs styles de jeux.

Les plus petites consoles open source et les plus simples à réaliser. C’est basé sur des petites cartes Arduino donc c’est vraiment des cartes de programmation qui ne coûtent pas très cher. En plus c’est un peu de la récupération parce que c’est des vieux écrans de Nokia qui sont utilisés, donc Nokia 3310 donc t’as des écrans en monochrome et les jeux que tu peux faire tourner dessus on va dire que c’est aussi puissant que le Snake que tu faisais tourner sur un Nokia. Donc c’est vraiment des petits jeux rétro et que tu codes toi-même en Arduino.

Walid : c’est des jeux que les gens codent ? Tu cherches pas à faire tourner des vieux jeux qui existaient avant sur une autre console, c’est des jeux originaux ?

Audric : c’est des originaux ou des clones de classiques, tu vas trouver le clone de Pac-Man, de Tetris et compagnie, mais qui a été recodé en Arduino. Et là aussi je me suis rendu compte qu’il y avait toute une communauté francophone d’ailleurs qui est assez riche, qui code des petits jeux comme ça, qui les partage, et puis à ton tour tu peux récupérer le code source, le modifier, et au final tu fais ton propre jeu. Et puis si t’as envie d’aller plus loin, tu peux le coder bien sûr de A à Z.

Walid : c’est un peu la même communauté que les DemoMakers ?

Audric : un petit peu, ouais ouais, ça ressemble, c’est assez proche. Cette communauté-là, elle a commencé à se densifier et à aller sur d’autres technologies, donc t’as Arduino d’un côté, puis y’en a qui ont sorti des plateformes un petit peu plus puissantes qui permettent de faire tourner des distributions Linux où là tu peux faire tourner quelques émulateurs, en effet c’est vrai, avec des ROM et des vieux jeux parfois sous licence.

Mais bon, il n’y a jamais eu de problème. Mais tu peux aussi faire tourner des trucs qui sont codés en Lua, qui est un autre langage informatique, ou en Python. Les gens qui sont habitués à programmer sous Scratch.

Scratch c’est un logiciel de programmation visuelle, c’est des blocs. Tu peux faire des petits jeux équivalents que tu vas pouvoir faire tourner sur ce type de machine, mais globalement tu restes sur des machines qui ne sont pas très très puissantes.

Ce qui est hyper intéressant aussi dans cet écosystème là, c’est que tu as des créateurs, des développeurs qui se sont entraînés les uns les autres, et certains avaient une base commune qui était Arduino, puis après il y a une version améliorée qui est sortie, il y en a un qui va rajouter un écran couleur, l’autre qui va mettre du son, et puis le premier il va dire ah bah tiens c’est bien ce qu’il a fait. Quand il sort une nouvelle version de sa première console, il va reprendre ce qui a été fait par son concurrent, entre guillemets. Et en fait, ils vont comme ça s’enrichir mutuellement, ce qui fait qu’à la fin, t’as toute une galaxie de consoles avec de plus en plus de fonctionnalités présentes dessus.

Et un des développeurs qui a monté son entreprise, d’ailleurs, qui s’appelle CircuitMess, depuis il a lancé une espèce de box un peu où tu t’abonnes et tu reçois à chaque fois des gadgets à assembler et à souder toi-même. Il a même sorti un téléphone en kit et qui fonctionne. Donc si tu fais de la soudure, c’est TON téléphone. Alors c’est pas un smartphone, il n’est pas tactile, c’est un gros écran avec des grosses touches, mais tu peux téléphoner avec. Il suffit que tu mettes une carte SIM. C’est hyper riche comme écosystème et c’est vachement fun à faire.

CircuitPet (source Circuitmess.com)

Walid : donc là tu l’as écrit tout seul ce livre ?

Audric : ouais.

Walid : quel a été le retour de l’éditeur ? Est-ce que le retour du public quoi? Est-ce qu’il a trouvé son public? Est-ce que l’éditeur, je suppose qu’il devait être satisfait puisqu’il a accepté ton deuxième projet ?

Audric : oui, pour lui ça a été rentable. Moi je ne suis pas devenu riche pour autant. En tant qu’auteur, surtout quand on débute, on ne gagne pas beaucoup. Pour donner un peu un ordre d’idée, c’est à peu près 6% du prix de vente. Donc là pareil, c’était un petit tirage. Je ne sais plus combien d’exemplaires ont été tirés, mais il y en a peut-être 1 500 qui ont été vendus, quelque chose comme ça.

Les personnes un peu bidouilleuses, en tout cas la communauté maker qui a découvert le livre étaient plutôt contentes. J’ai eu quelques critiques parce que j’ai pas parlé que d’outils libres dedans, j’ai pas pu citer toutes les consoles qui existaient, parce qu’il y en a encore qui sortent à l’heure actuelle, mais des gens s’en sont servis pour en tout cas commencer à assembler aussi des petites machines.

Il y a des personnes qui pensaient que ça n’aide vraiment que de l’apprentissage de la programmation, c’était pas ça, moi, l’objectif du livre. C’était vraiment plus une présentation, une espèce de panorama de cet univers qui est quand même méconnu de beaucoup de monde, que ce soit des gamers d’un côté et des makers de l’autre. Mais j’avais envie de faire cette passerelle entre les deux.

Walid : est-ce que tu as été contacté derrière, après ces livres, pour faire des conférences ? Est-ce que ça t’a apporté, je sais pas, une certaine notoriété, des contacts ? Je me rends pas compte.

Audric : ouais, j’ai fait quelques comptes sur les consoles de jeux open source. Je faisais déjà des ateliers d’assemblage de consoles, donc j’ai continué à en faire. J’ai continué aussi à faire des ateliers d’assemblage de bartops ou de bornes d’arcade, donc là on est plus dans la console open source.

Mais il y a je pense à Recalbox, qui est une distribution open source qui permet de faire tourner des ROM, donc finalement on est quand même dans le même monde. Donc ouais ouais, ça a donné un peu de visibilité à ce pan de l’histoire des jeux vidéo qui est quand même relativement inconnu. Et moi ça m’a permis d’intervenir aussi sur des festivals et dans des lieux.

Recalbox (source recalbox.com)

Walid : d’où ça t’est venu cette passion ? Je veux dire, moi aussi j’ai fait des consoles à jouer quand j’étais gamin, mais je ne suis pas tombé dans les consoles, dans fabriquer ma console rétro. Qu’est-ce qui a fait que tu es tombé là-dedans en fait ? Tu étais bidouilleur dès le départ ?

Audric : je suis devenu bidouilleur un peu par nécessité parce que lorsque tu as des vieilles machines qui ont ton âge, qui sont parfois plus vieilles que toi, elles tombent en panne. Et le jour où ta machine est en panne, tu es obligé d’aller sur internet, tu cherches des plans, tu cherches des tutos pour trouver comment la réparer. Et donc là tu te mets à faire de la soudure, à tester des trucs, et quand tu vois que ça marche et que ta master system qui avait complètement lâché finalement reprend vie, tu te dis « ok il y a quelque chose à faire ».

Donc j’avais commencé à prendre cette habitude de réparer des consoles, je réparais mes Game Boy, après tu peux vraiment faire du tuning de console, tu changes les écrans, tu mets des écrans auto-éclairés, des touches qui s’allument, tu rechanges tous les boîtiers, donc j’avais commencé un peu à rentrer là-dedans.

Et donc c’était logique pour moi de continuer à en parler, et comme c’était la période où je travaillais en Fab Lab, je me suis dit « allez on y va, on creuse le sujet et on fabrique des consoles ».

Walid : c’est quand même un truc de geek.

Audric : les gens ils comprennent pas forcément, ils disent attends les consoles de jeux open source, déjà open source, ils savent pas toujours ce que c’est les consoles de jeux, bon ils voient à peu près mais quand tu leur dis que tu peux la fabriquer toi-même, écouter tes jeux, ouais il y en a souvent qui font des grands yeux, qui disent « ah bon je savais pas que c’était possible ».

Walid : et t’as des nouveaux projets après avoir écrit deux livres, est-ce que tu as d’autres projets, deux livres ou d’autres choses ?

Audric : je voulais continuer à faire une BD, une espèce de suite à Datamania où je voulais cette fois parler de l’empreinte environnementale du numérique, mais pour le moment j’ai pas trouvé preneur chez les éditeurs.

En parallèle je me suis dit que pourquoi pas aussi parler de No-Code et d’IA sous forme de BD, mais bon là faut aller vite parce que voilà, toi un an, un an et demi pour sortir un livre, si tu parles d’IA maintenant en fait il est déjà obsolète quand il sort.

Donc pour le moment non, pas encore d’autres projets d’écriture sous ce format là, mais j’écrivais déjà avant parce que j’avais un blog donc j’ai écrit pas mal de trucs en parallèle mais en tout cas il ya toujours l’idée de transmettre que ce soit à l’écrit à l’oral ou sous un autre format.

Walid : est-ce que tu restes proche de proche ou tu as gardé les contacts dans des assos de libre?

Audric : oui oui bien sûr oui je continue à en parler, j’en parle moins qu’avant mais je continue à me tenir au courant et à participer à des événements lorsque j’en ai la possibilité.

Walid : ok cool bah écoute on a passé plein de choses j’aurais eu plein de questions, d’autres sujets, mais qui mériteraient un épisode sur les logiciels libres dans les bibliothèques, etc. Enfin bref, on pourra en parler je pense encore très très longtemps, mais on va s’arrêter là, parce que sinon on va faire deux heures.

Audric : j’ai une petite info si tu veux quand même. Lorsque j’ai sorti le premier livre qui parlait des consoles de jeux open source je voulais qu’il soit sous licence libre, j’ai pas pu le négocier avec mon éditeur. Il n’y en a pas beaucoup des éditeurs qui utilisent des licences comme ça sur des bouquins. Ça c’est un petit peu le seul regret.

J’aurais trouvé ça logique qu’un livre qui parle d’open source et de partage puisse être accessible avec ce type de licence.

Tribune libre

Walid : j’aimerais bien en termes de conclusion te laisser la traditionnelle Tribune Libre. Je te laisse la parole, Audric.

Audric : j’ai envie de dire aux gens de ne pas avoir peur d’essayer, d’oser aller rencontrer des communautés, alors que ce soit sur internet ou dans des lieux physiques. Il faut pousser la porte et rentrer dans un Fab Lab, dans une médiathèque, dans un EPN, dans ce que vous voulez, pour vous faire accompagner. Et même si vous pensez que vous n’avez pas de compétences, bien souvent c’est faux, vous en avez, et vous allez pouvoir contribuer, même si ce n’est pas techniquement, vous allez pouvoir contribuer à la communauté et vous allez vous enrichir vous même de ces nouvelles expériences.

Je vous incite et je vous invite vraiment à aller autour de chez vous. Il y a plein de cartes qui permettent de lister des lieux comme ça, notamment la cartographie des tiers lieux, je sais pas comment ça s’appelle, c’est tiers-lieux France, j’ai un doute. Vous allez retrouver dessus les espaces de coworking, les Fab Labs, les médiathèques, les centres sociaux qui font de l’accompagnement numérique. Donc franchement allez les rencontrer et même si vous êtes vous hyper technicien, hyper pointu sur des sujets, vous avez aussi sûrement des compétences à partager autour de vous. Donc ne gardez pas ça pour vous, participez à ce commun numérique en en faisant profiter les autres.

Walid : tiens avant qu’on finisse, j’avais une question. C’est quoi l’environnement numérique et libriste à Cholet ? Il y a un groupe d’utilisateurs Linux ? Il y a quoi ?

Audric : libriste, je crois pas, j’en ai pas trouvé. On est quelques-uns cachés ici et là. Mais non, il n’y a pas d’assaut. Non, je crois pas, il n’y a pas d’asso.

Walid : ok, il faut plutôt aller dans les…

Audric : pas très très loin. À Clisson. Quand j’étais dans la région, il y en avait un qui est bien actif. Et sinon, il faut aller sur Nantes ou sur Angers. Dans les grandes villes, c’est plus facile.

Walid : et bien écoute, c’était super. J’espère que vous qui écoutez ce podcast, vous avez appris des choses et que ça vous a donné envie d’acheter les livres d’Audric. Pour les avoir lus, j’ai trouvé ça super drôle, Datamania, j’ai bien rigolé et je sais que j’en ai parlé avec d’autres gens de la communauté No-Code dont Alexis et qu’on parlait des petites références cachées et qu’on a bien rigolé.

Donc voilà, je vous invite à les acheter, au moins à les feuilleter. Et voilà, pour les auditrices et auditeurs, à bientôt, encore des super sujets à venir, donc comme d’habitude vous pouvez envoyer des messages sur Mastodon pour me dire ce que vous avez pensé ou pour Audric aussi, Audric qui est sur Mastodon, je sais pas, tu connais ton pseudo Mastodon par cœur ou pas?

Audric : je connais pas par cœur, ça doit être Audric, tkpx.

Walid : de toute façon je le mettrai aussi dans la transcription, voilà. Donc n’hésitez pas à lui envoyer des messages.

Bonne journée à tout le monde, merci d’avoir écouté jusqu’au bout, merci aux gens qui envoient des messages et que je rencontre sur les salons et qui me disent qu’ils écoutent et que c’est cool. Ça fait très très plaisir. A bientôt pour des nouvelles aventures !

Cet épisode a été enregistré le 11 juin 2024.

Licence 

Ce podcast est publié sous la licence CC BY-SA 4.0 ou ultérieure. 

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