Interview d’Emily Omier, consultante en stratégie business Open Source
Sommaire
- 1 Interview d’Emily Omier, consultante en stratégie business Open Source
- 2 Présentation d’Emily Omier
- 3 Le type de société avec lesquelles Emily Omier travaille
- 4 Qui contacte Emily Omier ?
- 5 Différence entre société qui fait du propriétaire et du libre ?
- 6 La diversité des modèles
- 7 Comment communiquer sa stratégie et auprès de qui ?
- 8 Le changement de licence
- 9 Libre par conviction vs libre pour transparence
- 10 Une stratégie claire pour décider si une fonctionnalité va dans le projet ou le produit
- 11 Les sociétés Open Source qui sont des succès ?
- 12 Comment en tant que fondateur prendre du recul sur son modèle ?
- 13 L’impact du type de financement sur le développement du produit ?
- 14 Est-ce qu’Emily Omier travaille différemment avec des entreprises européennes et américaines ?
- 15 Comment Emily Omier a commencé le podcast The business of Open Source ?
- 16 Le choix des invités sur le podcast et l’impact sur l’activité d’Emily Omier ?
- 17 La préparation des épisodes du podcast
- 18 Le salon Open Source founder Summit
- 19 Est-ce que la France c’est bien pour l’Open Source ?
- 20 Licence
Walid : c’est la nouvelle saison de Projets Libres!, c’est le premier enregistrement depuis le mois de septembre.
On est vraiment ravis aujourd’hui parce que d’abord je suis pas tout seul pour faire cette interview, on va retrouver quelqu’un qui a déjà passé dans le podcast, c’est Raphaël Semeteys qui est Devrel chez Wordline, qui est donc un de mes anciens collègues de boulot et avec qui on passe beaucoup de temps à parler de modèles économiques et de gouvernance de logiciels libres. Et ça tombe bien parce que c’est le thème de ce soir ! Et si vous voulez en savoir plus sur lui et aussi si vous voulez avoir une introduction sur ce dont on va parler aujourd’hui, je vous invite à écouter l’épisode 9 de la saison 2 qui s’appelle Introduction aux modèle économiques et gouvernance du logiciel libre qu’on avait fait avec Gonéri Le Bouder et Raphaël Semeteys.
Donc voilà et alors aujourd’hui je suis vraiment ravi parce que notre invitée du jour c’est Emily Omier. Je ne sais pas si vous la connaissez mais moi je l’ai rencontrée, en fait c’est elle qui m’avait contacté, et j’ai commencé à écouter une grosse partie de ses podcasts qui s’appellent The Business of Open Source. Et je dois faire une confession c’est qu’en général quand j’écoute des podcasts et bien je fais d’autres choses mais quand j’écoute les podcasts d’Emily je m’arrête et je prends des notes. Emily, merci beaucoup d’avoir accepté mon invitation et bienvenue sur le podcast Projets Libres !

Emily : merci à toi aussi, merci de m’avoir invité.
Présentation d’Emily Omier
Walid : pour commencer, je vais te demander pour les auditrices et auditeurs qui ne te connaissent pas, est-ce que tu peux commencer par te présenter, nous dire un peu qui tu es et ton parcours, s’il te plaît ?
Emily : j’ai un parcours peu classique et assez compliqué. Donc je ne sais jamais exactement où commencer. D’abord, je vais dire que je suis américaine, donc je suis désolée pour l’accent, les fautes de français que vous allez entendre. Donc, moi à la base j’étais journaliste, j’ai fait des études de journalisme, mais au bout d’un moment j’ai commencé à faire un peu de journalisme dans le domaine de technologie. Et au bout d’un moment, je sais pas si tous les auditeurs le sachent, mais en fait c’est assez dur de gagner sa vie en tant que journaliste. Donc au bout d’un moment, il arrivait un moment où je me disais ça marche plus, il faut changer un peu la stratégie, ma stratégie de gagner ma vie, de payer des factures.
Donc j’ai commencé à faire de la communication pour les boîtes de technologie. Comme j’avais déjà eu des expériences en tant que journaliste, donc je connaissais déjà le domaine, je travaillais plutôt pour les boîtes dans le domaine du Kubernetes, donc c’est super tech en fait. Il n’y a pas beaucoup de personnes qui ont des compétences en communication et qui arrivent à comprendre ce qu’ils font, ce genre de boîtes là. Donc pour moi c’était juste une question de m’intéresser un peu de ce qu’ils font et voilà, je faisais la com’ pour eux. C’est aussi comme ça que je suis entrée dans le domaine de logiciels libres parce qu’il y a plein de boîtes dans le domaine du cloud native qui sont aussi des boîtes open source.
Et au début je faisais que de la communication et ce n’était pas super important pour moi si une boîte était open source ou non, parce que moi je ne faisais que de la com’. Mais j’ai commencé à faire des choses plutôt stratégiques pour les boîtes au fur et à mesure. Aborder des questions un peu plus importantes. Et là, j’ai commencé à voir qu’il y avait des questions stratégiques pour les boîtes open source qui n’existaient pas, pour les boîtes qui n’avaient pas un projet open source sur lequel la boîte était basée. En fait, j’avais réfléchi pendant un bon moment, peut-être pendant un an, pour me dire « Est-ce qu’il faut plutôt me concentrer sur les boîtes open source, que sur les boîtes Kubernetes ? ». Parce que, en fait, si on est dans le moule du monde Kubernetes, en fait, on pense que c’est que là-bas qu’il se trouve des boîtes open source, ce qui n’est pas du tout le cas. Mais par contre, il y a beaucoup de discussions qui ont lieu dans les événements, telles comme KubeCon, par exemple, qui parlent des boîtes open source, de la stratégie open source, comme s’il n’y avait pas d’autres boîtes open source dans les autres domaines.
Donc voilà, je me disais : « ben non, je pense que c’est plutôt les questions stratégiques pour les boîtes open source que je trouve intéressantes et c’est aussi là où je pense que je peux apporter plus de valeur pour les clients ». Justement parce qu’il n’y a personne qui ne se concentre que sur les boîtes open source. Et donc ça c’était, je sais pas, il y a 4 ans à peu près. Bah maintenant je travaille avec des boîtes dans le domaine du Kubernetes mais qui font un peu de tout. Je travaille avec tout type de boîtes open source. C’est ça que je trouve super intéressant en fait. C’est le fait qu’on peut avoir une entreprise qui est basée sur un projet open source, qui est dans un domaine, je ne sais pas, qui fait une plateforme pour gérer les événements. Et un autre qui fait de l’infrastructure, comme mes anciens clients dans le domaine de Kubernetes. Il y a quand même des similarités, si on parle des questions stratégiques, des questions de positionnement, des questions de gestion de produits qui sont uniques aux boîtes open source. Et donc pour moi, en fait c’est un peu comme ça que je suis arrivée dans le domaine d’open source, juste parce que je voyais un trou dans l’écosystème et donc je suis rentrée dans le trou.
Walid : ouais, c’est hyper intéressant parce que d’ailleurs justement tes podcasts parlent beaucoup de ça et j’avais pas forcément entendu ailleurs beaucoup de discussions autour de ces sujets là, et on va y revenir après c’est ça que je trouve vraiment très intéressant.
Raphaël : ouais j’ai une question parce que du coup t’es américaine, t’es basée à Paris, tes clients ils sont partout dans le monde, pourquoi Paris ou comment ?
Emily : ahhhh…
Raphaël : je sais pas. bon c’est peut-être une question longue, mais…
Emily : J’ai pas… Ben oui, on peut me demander, c’est juste que j’ai pas exactement des raisons professionnelles.
Raphaël : ben alors ça va.
Emily : j’ai fait des études à Paris, il y a maintenant 12 ans, j’ai fait un master à Sciences Po, et j’avais toujours eu l’intention de rentrer dans le futur à Paris. Je suis retournée aux États-Unis après avoir terminé mes études. J’avais toujours pensé, dans le futur, peut-être que je vais pouvoir rentrer à Paris. Du coup, il y a un an et demi, j’ai décidé que le moment était arrivé et voilà.
Raphaël : d’accord.
Emily : il y a aussi des autres éléments, mais bon. Bref, je pense que c’est pas exactement super professionnel.
Raphaël : d’accord, mais tes clients ils sont bien partout ? wordwilde
Emily : oui, j’ai des clients en Europe et j’ai des clients aux Etats-Unis. Là, je vais dire que je trouve, par contre, parfois des clients européens plus intéressants parce qu’ils ont l’inconvénient de ne pas être aux Etats-Unis et surtout de ne pas être à San Francisco. Donc si vous avez une boîte, qui a fait une levée de fonds, qui est à San Francisco, vous avez un avantage énorme. Par contre, si vous avez une boîte qui fait une technologie qui est extraordinaire et vous êtes basé en Espagne, dans une petite ville, même pas à Barcelone, vous pouvez quand même créer une entreprise super intéressante. Par contre, vous n’avez pas les mêmes avantages. Et donc, tous les sujets que j’aborde avec mes clients sont encore plus importants pour ce genre de boîte-là, parce qu’ils ont une marge de manœuvre qui est beaucoup plus fine et parce que c’est avoir un positionnement et une stratégie de gestion de produits qui est vraiment excellente, ça change tout si tu n’as pas d’autre avantage. Et donc moi je trouve vraiment que l’écosystème européen est très très intéressant à cause de ça.
Le type de société avec lesquelles Emily Omier travaille
Walid : il y a une question que je me posais : tu travailles plutôt avec des sociétés qui sont jeunes ou tu travailles avec des sociétés qui ont déjà un produit et qui ont besoin d’y voir plus clair sur leur stratégie ?
Emily : avec les deux. Mais souvent c’est avec des sociétés qui ont déjà un produit et un projet aussi. Pour moi ce qui est intéressant c’est la relation entre les deux. Donc soit projet et tu es en train de développer le produit qui va avec, soit, et ça arrive aussi, tu as un produit déjà et tu veux créer un projet open source, mais tu ne sais pas exactement comment le faire. Tu ne sais pas ce que tu vas mettre dans le projet open source, donc ça peut arriver aussi.
Par contre, il y a des sociétés, surtout les sociétés qui ont fait des levées de fonds, qui n’ont qu’un projet, juste le projet et rien d’autre. Ils disent « maintenant on est complètement concentré sur le projet, on va aborder le sujet des produits dans deux ans ». Donc dans ce cas-là, ce n’est pas le moment pour travailler avec moi. Parce que pour moi, c’est vraiment la tension entre les deux qui m’intéressent.
Qui contacte Emily Omier ?
Walid : en gros c’est des fondateurs de société qui te contactent ?
Emily : très souvent. C’est pas que les fondateurs. Ça m’arrive aussi d’être contactée pour les gens chargés de produits, parfois les gens chargés de la vente. Ça m’arrive aussi, c’est les deux postes, à part les fondateurs, qui sont plus susceptibles à me contacter.
Walid : les clients font appel à toi quand ils ont fait une levée de fonds ou est-ce que tu travailles avec des entreprises qui font plutôt du bootstrap (NDLR : société qui grandit sur ses fonds propres), qui commencent et qui n’ont pas fait de levée de fonds ?
Emily : toutes les deux me contactent. Si c’est le début de la société, ils vont faire du bootstrap. Ils ont deux personnes qui travaillent pour la société, ben en fait ils n’ont peut-être pas les moyens de m’embaucher. Par contre, si c’est une société qui est un peu moins jeune et qui a fait du bootstrap, donc là on peut déjà avoir les moyens pour me payer. Donc c’est juste question de moyens. Parce que c’est vrai que créer une société open source n’est pas facile. Et au début, si vous ne faites pas de levée de fonds, ça peut être compliqué.
Différence entre société qui fait du propriétaire et du libre ?
Walid : qu’est-ce qui fait la grosse différence entre une société qui fait de l’open source et une société qui fait du closed source du propriétaire ? Qu’est-ce que tu vois comme grosse différence ?
Emily : si tu fais du closed source, c’est beaucoup moins compliqué. C’est clair. Tu fais ton produit, c’est beaucoup moins compliqué. Il faut dire, il faut avouer que c’est pas simple de créer une entreprise, même si on ne fait que du closed source. Donc c’est quand même… même comme ça, c’est pas super simple. Mais il y a moins de décisions à faire. Il n’y a pas de tension entre projet et produit. Tu as moins de stakeholders (NDRL : parties prenantes).
Donc ça c’est un des spécificités des projets d’open source ou des boîtes open source, c’est que vous avez une communauté qui est quand même importante. Vous avez des utilisateurs… d’abord communauté, vous avez aussi des utilisateurs, parce que ce n’est pas tous les utilisateurs qui font partie de la communauté. Il y a des personnes qui vont télécharger un logiciel, ils vont l’utiliser mais ils n’ont pas d’intérêt à faire partie d’une communauté. Après, vous avez des contributeurs.
En gros, il y a plein d’autres personnes, plein de catégories du stakeholder. En plus, que si tu fais du closed source, ça n’existe pas. En fait, il y a cette tension à gérer entre produit et projet : tu fais quelque chose qui est gratuit. Il faut quand même investir dans la création du projet. Ça c’est pas gratuit. En fait, l’utiliser est gratuit, mais le créer c’est pas gratuit. Soit c’est du temps, mais soit tu payes quelqu’un, pour le faire. Et donc, il faut avoir aussi les résultats du business pour cet investissement dans l’open source.
Et ça, je pense que c’est un des défis les plus grands pour des boites basées sur l’open source, c’est de connaître c’est quoi exactement l’attente qu’on a du projet. Qu’est-ce qu’on va avoir en tant que résultat pour le business du projet ? C’est pas un point de vue super cynique, c’est pas dire on va monétiser chaque membre de la communauté, c’est pas comme ça. Mais est-ce qu’on veut plus de transparence ? Et donc est-ce qu’à cause d’avoir le projet, on va avoir plus de transparence pour les clients et donc on va avoir moins de mal à faire signer les contrats parce que les clients peuvent regarder ce qui est dans le code.
Ça peut être un résultat quand même pour le business. Est-ce qu’on va avoir des leads (NDLR : prospects) qui vont venir directement du projet ? Si c’est ce qu’on veut, qu’est-ce qu’on peut faire pour les avoir ? Ici on n’en a pas assez pour en avoir plus. Donc il faut quand même définir les résultats qu’on veut du projet et les avoir en tête. Donc ça c’est une question super difficile. Après il faut aussi décider c’est quoi la fonctionnalité qu’on met dans le projet.
La diversité des modèles
Walid : c’est ça, c’est un des autres points que je trouve assez intéressant, c’est la diversité de tous les modèles qu’il y a et je suppose qu’en fait la discussion elle est très intéressante avec les projets de savoir est-ce que les projets vont plutôt vouloir faire un modèle open core, est-ce qu’ils voudront plutôt faire un modèle plutôt qu’un autre, quel type de licence ils vont mettre etc. Donc ça c’est des discussions au cas par cas en fonction de ce que les projets veulent, je suppose ?
Emily : bah oui, justement, en fait, j’avais même pas abordé la question de licence. Mais si tu fais du closed source, tu t’en fiches de la licence, en fait, c’est même pas une question que tu vas te poser. Mais si tu fais du open source, ça peut être une question super importante. Même si tu restes, moi je suppose qu’on reste dans les licences open source. Mais si on prend une licence qui est super permissive ou une licence qui est plutôt CopyLeft, ça peut jouer un rôle énorme dans le développement de la société. Donc, ça crée des difficultés, soit des difficultés, soit des opportunités qui sont différentes, qui n’existent pas dans le closed source. Oui, la diversité des modèles, c’est un point. La diversité des domaines dans lesquels il y a des boîtes basées sur les logiciels d’open source.
Moi, je suis surprise de cette diversité. Par exemple, j’ai organisé une conférence pour les fondateurs des boîtes open source, Open Source Founders Summit s’appelle. Et du coup on a utilisé une plate-forme pour gérer la vente des billets qui est open source. C’est une société qui est basée en Allemagne et le fondateur du coup il a su grâce au fait qu’on a utilisé la plate-forme, il a su qu’il y avait cette conférence et après j’ai parlé avec lui aussi sur le podcast.
Mais si on pense à une plateforme pour vendre des billets, ça n’a rien à voir avec un outil pour gérer des containers avec Kubernetes quoi. En fait ça n’a rien à voir et c’est ce genre de société qui est complètement ignorée pour la discussion sur les boîtes d’open source qui existent dans le domaine d’infrastructure. Également, c’est super intéressant parce qu’ils ont un modèle qui est plutôt SaaS. Même nous, on a utilisé le truc SaaS, on n’a pas voulu héberger ça. Et pour la plupart des clients, ils s’en fichent du fait que c’est open source.
Je l’avais demandé au fondateur, il disait 80% des personnes, des clients, ils s’en fichent, soit ils s’en fichent, soit ils ne savent pas. Ce n’est même pas une question. Par contre, il y a 20% des personnes qui le savent et pour qui c’est super important que c’est open source.
Comment communiquer sa stratégie et auprès de qui ?
Raphaël : est-ce que ça veut dire que du coup, quand tu accompagnes tes clients dans la stratégie, il y a plein d’aspects différents à regarder ou des questions à se poser. Tu as parlé de positionnement, de business plan, de licence. Il y a aussi cet aspect communication en fait ? Comment on communique cette stratégie et auprès de qui ? Est-ce que les messages c’est les mêmes justement parce que tu dis qu’il y a beaucoup de stakeholders différents, est-ce qu’il faut adapter sa communication, est-ce qu’il y a des spécificités ?
Emily : Oui, et là il faut dire que j’ai changé un petit peu l’accompagnement que je fais récemment pour souligner moins le positionnement et plus la gestion de produit. Parce qu’à mon avis le positionnement ça fait partie de la gestion de produit. Et il y a d’autres questions qui font aussi partie de la gestion des produits qui sont super importantes, justement pour les boîtes open source. Et donc c’est plutôt ça que je fais maintenant. Niveau communication, est-ce qu’il faut avoir des messages qui sont différents ? Oui et non. Il faut quand même avoir un message qui représente toute la société, qui est cohérent, en fait c’est le plus important.
Après, oui, si on va créer une campagne de marketing qui vise des éventuels clients, ça va être différent qu’une campagne qu’on fait qui vise plutôt la communauté. Ça aussi c’est une des spécificités des boîtes d’open source parce que les attentes et les besoins des utilisateurs open source ne sont pas les mêmes que les clients. Le marché n’est pas le même. Donc ça c’est aussi une des spécificités. En fait, vous avez forcément deux marchés qui sont peut être chevauchés, peut-être pas. Et savoir jusqu’à quel point les marchés se chevauchent, bah ça c’est super important.
Et où ils se chevauchent et où se chevauchent pas. Donc oui, il faut changer un petit peu le message, dépendant de ce qu’on vise. Pas de but commercial.
Le changement de licence
Walid : la notion de communauté et le rapport entre la communauté et l’entreprise qui porte, c’est un sujet qui est récurrent sur ton podcast, tu en parles régulièrement de ça et c’est quelque chose que je trouve vraiment hyper important, surtout dans un monde comme maintenant où tu as des entreprises qui commencent avec un modèle et avec des licences libres et qui bénéficient des contributions des gens et à la fin après ils changent de modèle et disent « ah bah c’est super en fait maintenant on va prendre une licence qui répond plus à la Open Source Definition » et tous les problèmes que ça pose. Une autre chose, je ne sais plus avec qui tu en parlais, qui était hyper intéressante, c’est le rôle de la communauté quand tu revends la société, comment tu expliques ça. Je trouve ça vraiment intéressant, parce que ce sont des sujets qui sont assez peu abordés. Le rôle de la communauté pour faire grandir ton projet. Et puis à la fin, il faut aussi un produit, il faut que les gens y payent, mais il faut quand même que ça cohabite.
Emily : oui, exactement. Je ne vais pas dire qu’un fondateur qui change de licence est mal, que c’est un méchant. Je ne crois pas, je pense que dans la plupart des cas, c’est parce que c’est une boîte qui n’a pas réussi à trouver la durabilité financière avec un modèle open source. Et à mon avis, en fait, si on n’arrive pas à trouver le succès de la durabilité, donc c’est mieux de changer la licence que de faire faillite.
Et assez souvent, je ne vais pas dire dans absolument tous les cas, mais assez souvent, en fait, c’est ça les deux options. Soit on ferme la boîte parce que ça ne fonctionne plus, soit on change de licence. Et donc pour moi, c’est à chaque fois que je vois un changement de licence, pour moi c’est déception. Pas parce que je pense que les dirigeants ont fait quelque chose de mauvais, mais plutôt parce que c’est un échec. Et je pense que dans la plupart des cas aussi, pour eux, c’est aussi un échec. On le vit comme un échec du modèle.
Libre par conviction vs libre pour transparence
Walid : tout à l’heure, tu as parlé dans tes différents cas au départ, tu disais qu’il y avait une notion de transparence. En fait, la question que je me posais là-dessus, c’est que tu as des fondateurs qui montent des sociétés qui veulent que ce soit du logiciel libre parce que pour eux c’est important et tu as des gens qui vont monter une boîte et qui vont faire du logiciel libre pour une question d’opportunité.
Emily : ah oui, tous les deux existent.
Walid : et ce n’est pas forcément la même chose pour toi quand tu travailles avec ce type de personnes?
Emily : est-ce que ça c’est forcément la même pour moi quand je travaille avec une société ? Bah oui un petit peu, juste parce que si c’est vraiment philosophique du point de vue des fondateurs, que ça soit open source, on le met dans la stratégie. Mais c’est aussi parce que je trouve que c’est super important de savoir et d’assumer le point de vue de la boîte, ça veut dire des fondateurs. Pourquoi est-ce que vous avez créé cette boîte ? Et de communiquer.
Parce que assez souvent, ça peut être un point de différentiation entre les différentes boîtes. Mais ça change, en fait, pas grand chose. Dans tous les deux cas, on a des questions de tensions entre produits, projets. C’est souvent dans le cas où les fondateurs veulent que ça soit une boîte open source, c’est souvent le projet qui vient d’abord et après on construit le produit. Dans le cas où les fondateurs s’en fichent mais voient les opportunités dans l’open source, c’est souvent l’inverse. C’est souvent le produit qui est d’abord et après le projet qui vient après.
Mais après, les questions stratégiques en fait c’est les mêmes. J’aurais dit, à mon avis, les fondateurs qui voient plutôt les opportunités dans l’open source plutôt que ceux qui veulent faire juste parce qu’ils veulent forcément faire de l’open source. Je pense que parfois c’est plus facile de travailler avec eux parce que pour eux en fait c’est exactement ça. En fait il faut créer le lien entre le projet et le produit, entre le projet et les résultats du business et ça c’est l’essentiel. Ils n’ont déjà pas pensé à ça.
Mais les fondateurs qui se disent, non je veux juste travailler sur l’open source, pour eux c’est un peu compliqué parce qu’on fait de l’open source parce qu’on fait de l’open source, parce qu’on est des personnes qui font de l’open source et pas forcément parce qu’on voit des résultats qui vont faire croître la boîte.
Une stratégie claire pour décider si une fonctionnalité va dans le projet ou le produit
Raphaël : mais justement dans cette stratégie, et trouver le bon curseur ou le bon positionnement dans la tension entre projet et produit, parce que des fois on n’a pas la stratégie d’un premier coup, est-ce qu’il y a des essais, ou toi comment tu les accompagnes, la stratégie elle est définie d’un coup, ou alors il y a des tests, après on change de stratégie, on réajuste le curseur. Comment on décide de faire ça et sur quoi on se base en fait pour dire « bah tiens ce sera ceci, là finalement faudrait qu’on la modifie », quels sont les critères je sais pas ?
Emily : si on part positionnement c’est une stratégie et c’est aussi dans la stratégie gestion de produits en gros : c’est une stratégie qu’on peut changer mais on ne doit pas changer tout le temps. Donc on les change… disons on les révise tous les ans, tous les six mois maximum, mais c’est pas quelque chose qu’on va changer tous les mois par exemple.
Parce que là on parle vraiment de la fondation de la boîte, c’est quoi qu’on va construire, pourquoi est-ce qu’on est différent des autres options ? C’est quoi le résultat qu’on va apporter au client ? Et si on change tous les mois, toutes les semaines, ce sujet-là, on va partir dans tous les sens. En fait, je fais des accompagnements sur l’avant-terme, mais je fais principalement des accompagnements ponctuels. On fait des ateliers ensemble, je mène des entretiens avec des clients et avec la communauté. Et basé sur ça, et aussi basé sur les expériences des dirigeants, parce qu’eux aussi ils ont plein de conversations avec les utilisateurs et les clients, on fait une stratégie ensemble. Et après, si quelque chose change dans l’écosystème, c’est toujours un moment de regarder encore une fois le positionnement. Par exemple, demain, tu avais fait quelque chose et il n’y avait pas grand monde, pas beaucoup de concurrence. Demain, c’est Google qui lance un truc qui est compétitif à ton produit. Là, il faut voir le positionnement, il faut voir la stratégie, même si tu viens de la faire il y a un mois. Mais si rien ne change, ou si c’est pas grand chose qui change, tu restes avec une stratégie, tu la révises, mais tu ne vas pas la changer tout le temps.
Raphël : et donc par rapport à ça, ou par rapport au fait que la stratégie soit un succès… bon alors évidemment il y a l’aspect financier pour que l’entreprise elle fonctionne, on a vu il y a un peu la concurrence, ou elle croise, elle sera en croissance. Il y a la concurrence, il y a peut-être des choses qui sont spécifiques aussi à mesurer, à monitorer en point de vigilance, du fait que ce soit open source ?
Emily : donc, tu d’abord, il y a la question de la communication externe, interne. Par exemple, si vous avez une fonctionnalité, vous savez ce que vous voulez faire cette fonctionnalité, c’est une fonctionnalité que vous n’avez pas encore ajoutée au produit : est-ce que toutes les personnes dans la boîte peuvent dire où ça doit aller ? Est-ce que ça c’est dans le projet ou dans le produit ? Parce qu’idéalement, tout le monde, même le stagiaire du marketing qui vient d’arriver, peut facilement dire « ça c’est une fonctionnalité communautaire et ça c’est une fonctionnalités payantes. Donc tout le monde, les clients, les stagiaires qui viennent d’arriver hier, sachent exactement la différence entre ce que fait ta boîte et ceux que font les concurrents. Ça veut dire c’est où la différence exactement.
Et donc si quelqu’un te demande pourquoi est-ce que moi je dois choisir votre produit par rapport aux autres, vous pouvez expliquer exactement. Si quelqu’un te demande qui doit choisir le produit et qui doit choisir le projet, vous pouvez également donner une réponse. Et ça c’est dur parce qu’il y a quand même beaucoup de fondateurs qui ne peuvent pas donner une réponse à cette question. Qui est plus adapté à être client et qui est le plus adapté à être utilisateur du projet ?
Donc, si vous pouvez faire tout ça, vous allez avoir de la croissance. Mais c’est aussi, c’est question d’avoir alignement interne, mais aussi alignement disons externe avec tous ces stakeholders que vous avez de la communauté. Est-ce que les personnes dans la communauté comprennent que cette fonctionnalité ça va dans la partie communauté et cette autre fonctionnalité doit être dans la partie payant ?
Walid : ça me semble être un point vraiment important parce que si tu utilises un produit OpenCore, moi j’en utilise tous les jours, le fait que la société elle communique très clairement là dessus, ça fait que j’ai pas à me poser de questions de « pourquoi cette fonctionnalité elle est dans la version dans le plan payant ? ». Je le sais. Et donc il y a des produits dans lesquels je suis plutôt content de les utiliser parce que d’une version sur l’autre, ils améliorent le cœur du projet et je peux l’utiliser, j’ai de nouvelles fonctionnalités. Et tout ce qui est entreprise, il y a une liste qui est définie de tout ce qui va dedans.
Emily : oui.
Walid : et j’avais trouvé un exemple hyper intéressant, malheureusement je n’ai pas regardé le tweet à l’époque, je ne sais plus quel projet c’était. Bref, il y avait quelqu’un dans la communauté qui envoie une Pull Request sur le projet et qui dit voilà je veux rajouter la fonctionnalité X, il y a plein de gens qui votent, qui font des commentaires etc. La personne passe pas mal de temps à faire le truc et tout. La Pull Request elle est nickel, elle est jamais intégrée et quelques mois après il y a quelqu’un de l’entreprise qui dit « ton truc c’est super mais nous notre vision c’est que c’est dans la version entreprise » et il ferme la pull request. Là en termes de communication c’est vraiment pas bon quoi. Si ça avait été expliqué dès le départ la personne elle aurait su que dans tous les cas, son truc n’aurait jamais été intégré ?
Emily : oui, ce n’est pas le seul cas. Ça arrive tout le temps. En fait, c’est un des craintes, j’aurais dit, des fondateurs des sociétés d’open source.
C’est que la communauté va créer la fonctionnalité qu’ils veulent avoir, plutôt dans la version payante. Et qu’est-ce qu’on va faire le jour que ça arrive ? Parce que ça arrivera dans tous les cas. Si vous avez une communauté, ça arrivera. Mais justement, si on communique bien, et si on dit, après on a quand même une équipe, il faut payer les salaires, si on n’arrive pas à avoir des clients, on ne peut pas payer les salaires, et donc il faut avoir de la fonctionnalité qui reste quand même payante. Après, je trouve aussi que c’est rassurant pour la communauté parce que si c’est bien communiqué, on va mettre… on vise pour la version cliente, ce marché-là, ce genre de client. On vise un autre marché pour la version communauté. C’est rassurant justement parce que comme ça, la communauté comprend, va essayer et comprendre… elle ne va pas être abandonnée parce que la boîte a une stratégie, que c’est moins probable que l’open source va être abandonnée justement parce que ça existe, il y a une stratégie cohérente. Et aussi que si jamais quelqu’un passe d’être adapté au open source à, je sais pas, changer de poste, la boîte va avoir des besoins qui sont différents, qui passent à être plutôt dans le marché payant, cette personne va savoir ce qu’il faut faire.
Les sociétés Open Source qui sont des succès ?
Walid : il y a une question que je voudrais te poser pour toi. Est-ce qu’il y a des exemples de sociétés ou de projets open source qui de ton point de vue sont des succès ?
Emily : ça c’est super intéressant parce que, est-ce que ta question c’est des projets ou des sociétés?
Walid : on va dire les sociétés ?
Emily : ok. Justement, c’est une des questions qui est super intéressante dans le domaine d’open source parce que si on parle des sociétés tout simples, c’est facile, tu vois, ça c’est une société énorme avec des bénéfices énormes, donc c’est un succès. Pour les projets open source, décider c’est quoi le succès, c’est une question stratégique. Parce que ça existe aussi des boîtes open source qui ont un projet qui n’est pas nul, qui est un projet normal. Ces sociétés s’en fichent complètement de la communauté, parce que c’est pour la transparence, peut-être. Et donc dans ce cas, la société peut être complètement un succès. En fait, il y a une société qui s’appelle Artefactual, elle fait des logiciels pour les archivistes, surtout les bibliothèques nationales, mais aussi les systèmes de santé. Si tu dois avoir des archives des cinquante dernières années, ici c’est un système de santé national par exemple, ça fait quand même beaucoup d’archives. Donc, pour eux, l’importance d’être une société open source, c’est plutôt transparence qu’avoir une communauté d’utilisateurs, d’avoir des personnes qui vont contribuer. Ça c’est pas super important pour eux. Donc il y a plein d’exemples de succès, mais c’est pas les mêmes modèles.
Moi je considère que Artefactual par exemple c’est un exemple d’un succès. C’est pas une grosse boîte, c’est 40 personnes. C’est complètement bootstrapé, je pense pas qu’ils ont un super bénéfice. Ils sont plutôt à plat tous les ans. Par contre, c’est une boîte qui est complètement open source et qui n’est pas jeune, qui a 20 ans je pense. Donc qui a réussi quand même à trouver la durabilité financière.
Après on peut parler aussi des plutôt grosses boîtes. Odoo, c’est l’exemple européen. C’est une société open source qui fait du OpenCore.
Walid : c’est d’autant plus intéressant que Odoo, j’ai interviewé les gens qui travaillent sur l’Odoo Community Association, où justement il y a le pendant open source pour les gens qui veulent développer des modules open source, et qui finalement est une alternative qui fait que si tu vas utiliser la version d’Odoo Enterprise, tu peux l’utiliser, tu as tous les modules et tout, mais si tu veux utiliser la partie open source, tu peux utiliser cette partie open source. C’est d’autant plus intéressant que les deux existent en fait et cohabitent.
Emily : oui, exactement. Odoo, c’est un super exemple aussi d’une boîte qui n’est pas dans le domaine d’infrastructure, qui est plutôt au niveau application.
Walid : et qu’est-ce que tu penses par exemple de boîtes comme GitLab ?
Emily : un autre exemple d’un super succès. Je ne peux pas dire d’autres choses. Ce que je veux dire de GitLab, c’est que le fondateur de GitLab parle beaucoup sur les modèles d’open source. Et je trouve que c’est là où moi j’ai un point de vue différent au fondateur. Parce que souvent les fondateurs des boîtes open source, ils ont eu une expérience, deux expériences et donc ils pensent qu’ils ont trouvé le modèle qui fonctionne. Par contre moi, je travaille avec beaucoup de sociétés, je parle avec beaucoup de fondateurs et je vois qu’à mon avis il y a plusieurs modèles qui peuvent fonctionner. Il faut choisir le modèle qui est le plus adapté. Le plus adapté à la marchée parce qu’il y a des marchés qui sont différents, des écosystèmes qui sont différents.
Donc, je vais juste dire que je pense que le fondateur de GitLab,lui, il pense vraiment qu’il a trouvé le modèle qui fonctionne pour créer une société d’open source. Et je pense qu’à mon avis, il a trouvé un modèle qui fonctionne, pas le seul modèle.
Comment en tant que fondateur prendre du recul sur son modèle ?
Raphaël : oui, parce que tu as évoqué la notion d’écosystème et c’est vrai que quand on définit un positionnement et une stratégie, c’est dans un domaine donné, dans un milieu donné. Comment justement des fondateurs ont un projet, ils peuvent arriver à prendre du recul pour essayer de percevoir cet écosystème ? Et voir le dynamiser ou le créer autour de le fédérer à la fois en termes communautaires et en termes business.
Emily : en fait, prendre le recul, c’est un désavantage de travailler avec une personne comme moi. Pas forcément moi, mais en fait, avoir une personne qui vient de l’extérieur. Même moi, si je vais travailler sur mon business, parfois, moi, j’ai besoin de parler avec d’autres personnes qui peuvent avoir un point de vue qui est différent. Donc c’est souvent le cas, surtout si on parle de positionnement, mais aussi, positionnement à mon avis, comme je disais, ça fait une grosse partie de la stratégie à la gestion des produits, il faut avoir un point de vue qui est un peu reculé.
En fait, ce qui n’est, tu ne peux pas le faire ou c’est très difficile de le faire si tu es trop dedans. Tu as déjà décidé ce que tu fais, donc tu peux pas voir les autres options qui existent parce que c’est trop près. Donc comment est-ce qu’on peut le faire ? Vraiment, le faire tout seul, c’est hyper dur.
L’impact du type de financement sur le développement du produit ?
Walid : si t’as des financements, est-ce que le fait d’avoir eu ces fonds, des VCs par exemple, est-ce qu’eux, ils imposent des conditions sur le modèle que tu vas mettre, sur le type de licence, etc ? Est-ce que le fait d’avoir certains financements fait que tu ne vas pas pouvoir faire certaines choses ?
Emily : ça dépend, j’aurais dit dans la plupart des cas, pas forcément. Mais par exemple, si tu veux faire que des services, ça va t’empêcher de lever des fonds. Donc c’est vrai, si tu veux créer un produit, ben non, pas forcément. Il faut toujours choisir des bons VCs, parce que ça va être quand même des partenaires dans les meilleurs des cas.
Et c’est vrai que ça peut être important de travailler avec des partenaires qui ont au moins un petit peu de connaissances dans l’open source, et pas que dans l’open source, mais dans le business, dans le côté business d’open source. Mais non, à part du fait que, en fait, si on fait lever des fonds, on a quand même des attentes de faire un produit, et pas que de support, et pas que du service.
Walid : t’as d’autres questions, Raphaël ?
Raphaël : plus une remarque, c’est ça, c’est qu’il y a plusieurs modèles, il y a plusieurs manières de réussir, et en fait, le VC, avoir des fonds externes, c’est une manière qui correspond à un modèle. On n’est pas obligé finalement d’avoir un VCI pour réussir en tant que…
Emily : si vous voulez construire une société open source énorme qui va être le prochain GitLab, le faire sans faire une levée de fonds, ça va être compliqué. Mais encore une fois, c’est la question : c’est quoi le succès ? Justement, qu’est-ce que vous voulez ? En fait il y a plein de questions qui sont… c’est des questions du business, des stratégies business, mais ça peut être aussi une question personnelle. Qu’est-ce que tu veux ? Ben parfois, même quand j’accompagne les boîtes, les fondateurs, je demande aux fondateurs, ben toi tu veux construire quel type de boîte ? Ça joue aussi un rôle dans les décisions stratégiques que tu vas prendre.
Tu dois faire des décisions stratégiques qui sont bonnes pour la boîte, mais qui sont plutôt alignées avec tes buts aussi, tes objectifs professionnels. Et donc, c’est quoi tes objectifs professionnels ? Ben ça, c’est une question personnelle, parce que moi, je vais avoir des objectifs professionnels. Peut-être que moi, je vais construire une boîte de tel type, tel type. Ça dépend de moi en fait, de mes buts et mes valeurs. Donc pour moi un succès c’est une boîte qui réussit à avoir une durabilité financière.
Donc si tu as une personne qui crée son logiciel open source, qui réussit à vivre de ça, peut-être c’est parce qu’il fait du consulting comme moi, mais qui est basé autour du projet : ça c’est déjà une société open source, et ça c’est une réussite. C’est une réussite si c’est ce que cette personne veut faire.
Est-ce qu’Emily Omier travaille différemment avec des entreprises européennes et américaines ?
Walid : il y a une question qu’on se posait avec Raphaël, qu’on trouve assez intéressante, c’est là tu parlais des fondateurs et tout, on se demandait quelle était la différence que tu voyais, les gros différences que tu voyais entre les sociétés américaines et les sociétés européennes. C’est-à-dire, est-ce que tu travailles de la même manière avec des fondateurs qui sont européens ou des fondateurs qui sont américains ? Qu’est-ce qui change pour toi dans ton travail ?
Emily : pas grand chose. Je travaille de la même manière avec les fondateurs européens et les fondateurs américains. Il y a aussi beaucoup de fondateurs qui habitent aux Etats-Unis qui ne sont pas américains. Donc j’aurais même dit plus que la moitié des fondateurs que je connais dans mon réseau professionnel qui habitent aux Etats-Unis ne sont pas nés aux Etats-Unis. Mais nous la manière dont on travaille c’est exactement la même. On a les différences, comme je disais, je pense que c’est encore plus important pour les sociétés européennes d’avoir une gestion de… une stratégie de gestion des produits, un positionnement qui est excellent. Je trouve aussi que… voilà, on va entrer dans le personnel. Je pense que c’est aussi intéressant de travailler avec les entrepreneurs qui sont restés en Europe, justement parce que c’est souvent des personnes un peu plus âgées, bah plus âgées ça veut dire plus âgées de 30, 40 ans. Bah ça veut dire qu’ils restent souvent parce qu’ils ont une famille, bah en fait des autres responsabilités, ils peuvent pas laisser tomber toute la vie juste pour avoir une aventure en San Francisco. Et ça a créé des contraintes que, à mon avis, sont super intéressantes.
Bah souvent, en fait, ça fait encore plus important le bon positionnement. Donc, je trouve qu’il y a une différence entre le fondateur européen qui va rester en Europe et le fondateur européen qui va déménager aux États-Unis. La différence est souvent l’âge (NDLR : rires). Pas que ça, mais c’est souvent ça en fait.
Walid : ben ouais, je m’attendais pas à cette réponse, c’est super.
Comment Emily Omier a commencé le podcast The business of Open Source ?
Walid : alors donc l’autre sujet dont je voulais qu’on parle assez rapidement, parce que c’est un sujet qui m’intéresse beaucoup, c’est tes podcasts. À partir de quand t’as commencé à faire les podcasts ? Qu’est-ce qui a fait que tu t’es mis à faire des podcasts ?
Emily : c’était une idée « pas cuite », comme on dit en anglais. C’était juste… j’avais parlé avec d’autres personnes qui font du consulting, il y avait une personne qui disait, « c’est une bonne idée de faire un podcast, et du coup je connais un mec qui t’aide à commencer des podcasts », et moi je me disais, « ah chouette, c’est une bonne idée, je me lance ».
Donc vraiment, en fait, c’était pas super pensé. J’avais pas préparé. Moi, je connais des personnes qui ont mis deux ans à préparer le podcast, à acheter tous les meilleurs trucs. Moi, je faisais pas ça. C’était… À la base aussi, j’avais fait des études de journalisme, donc faire un podcast, c’est… ça rentre quand même dans mes expériences de journaliste. Donc moi, je n’avais pas peur. Il y a des personnes qui ont peur de parler avec des gens, de faire des entretiens. Ça ne me fait pas peur. Et donc, là, je… Ben oui, c’est ça. J’ai commencé en février 2020.
Walid : 2020, en plein Covid.
Emiiy : j’avais lancé le podcast… le premier épisode je pense que c’était en avril, que j’ai lancé peut-être en mai. Mais donc j’avais décidé de faire le podcast avant le Covid, mais un mois quoi. Et du coup, une fois que j’ai commencé le processus, je l’ai terminé, faire le podcast. Donc c’était pas super bien pensé en fait, mais maintenant ça fait plus de 4 ans.
Le choix des invités sur le podcast et l’impact sur l’activité d’Emily Omier ?
Walid : comment est-ce que tu choisis tes invités ? C’est-à-dire que tu les connais déjà ou est-ce qu’en fait c’est des gens dont t’as envie d’en savoir plus et tu les interviews pour en savoir plus ? Et puis la deuxième chose c’est est-ce qu’en fait finalement le podcast soutient ton activité ? Parce qu’en fait finalement ça te fait connaître et donc après ça te permet d’avoir du travail finalement ?
Emily : oui, maintenant c’est sûr que le podcast soutient ma activité, c’est complètement sûr. J’ai des clients qui sont venus vers moi juste parce qu’ils ont entendu le podcast. J’ai aussi des invités que j’ai connu grâce au podcast. C’est soit des gens que moi je cherche, des personnes ou des boîtes que j’avais répérées et que donc moi je les invite, soit ils viennent vers moi. Et souvent, même des personnes qui font des relations de presse vont souvent me proposer des invités. Souvent c’est des propositions assez nulles. Parfois c’est des propositions super intéressantes, c’est pas la faute des invités quoi… c’est juste c’est le travail des relations de presse de faire des propositions pas toujours super. Mais donc ça veut dire que maintenant comme le podcast est assez connu et il n’y en a pas beaucoup de podcasts qui abordent le sujet, que moi j’aborde dans mon podcast, donc voilà, j’ai souvent des personnes qui viennent vers moi. En plus, je pense que le fait d’avoir un podcast, ça… Ben moi, en fait, j’avais dit que c’était mal pensé au début, ben je pense que… En fait, c’est ça, moi j’ai un peu l’habitude de penser après, à voir comment c’est quelque chose. Mais du coup, le fait d’avoir des podcasts, ça me force à parler avec des gens et ça me donne une vision de l’écosystème encore plus large. Parce que moi je travaille avec beaucoup de boîtes, par contre je parle avec encore plus de fondateurs parce que moi j’ai un podcast tous les semaines.
Donc ça veut dire que je passe quand même 52 interviews chaque année sur le domaine du business d’open source. Et donc ça fait 4 ans maintenant. Donc ça fait quand même beaucoup d’apprentissage que je n’aurais pas eu si je n’avais pas fait le podcast.
La préparation des épisodes du podcast
Walid : est-ce que tu fais beaucoup de préparation ? Parce que même si ce n’est pas toi qui montes et qui t’occupes de tout, préparer un podcast et l’enregistrer et tout, ça prend du temps quoi. Est-ce que par exemple, t’as repéré quelqu’un, tu sais exactement de quel sujet tu veux parler avec lui ?
Emily : non. Ça c’est un point d’amélioration qu’on pourrait faire sur mon podcast. Parce que maintenant, je fais pas beaucoup de préparation. Ce que j’aimerais faire avec le podcast, c’est d’avoir deux conversations avec chaque personne. Parce que souvent, il faut parler avec la personne pour savoir des sujets où on pourrait creuser encore plus. Parce que souvent, les sujets qui sont les plus intéressants, ce ne sont pas les sujets qu’on va savoir, je ne sais pas, juste en regardant le LinkedIn de cette personne. Donc, il faut vraiment déjà avoir eu une conversation avec cette personne. Faire passer des invités deux fois sur le podcast, donc voilà. Et souvent je fais ça, parfois il y a des invités qui ont été invités il y a trois ans et je fais une deuxième interview avec eux, mais non, je ne fais pas beaucoup de préparation.
Walid : j’étais persuadé que tu faisais beaucoup de préparation, vu la qualité des enregistrements.
Emily : j’aurais pas du tout le dire… Je fais énormément de préparation. Je passe une semaine (NDLR : lire).
Walid : non, mais au contraire, c’est hyper intéressant parce que moi, je fais presque trop de préparation. Et je le sais aussi, c’est exactement l’effet inverse.
Le salon Open Source founder Summit
Et le dernier point avant qu’on se quitte, on en a parlé un tout petit peu tout à l’heure, c’est le Open Source Founders Summit, donc c’est un salon qui s’est tenu à Paris cette année. Et je voulais que tu nous expliques très rapidement ce que c’était et pourquoi tu l’as fait et avec qui.

Emily : Ok… où commencer. Donc moi j’avais en tête l’idée de faire une conférence depuis un an et demi. J’avais même mis en fait, j’avais fait une demande de visa pour venir en France, j’avais mis dans la demande de visa que j’allais faire une conférence en France. Du coup j’avais parlé avec Remy Bertot, que tu connais.
Walid : Ouais, que j’ai eu sur le podcast aussi (NDLR : ici).
Emily : oui, exactement. On avait discuté il y a un an. En fait, Passbolt c’est un ancien client à moi, donc on s’était retrouvé à All Things Open. Donc on avait discuté pendant un moment et moi je disais « écoute, j’avais une idée de faire une conférence, qu’est-ce que tu en penses ? » Et lui il disait, « ah moi aussi j’avais envie de faire une conférence, donc si on le faisait ensemble ».
Donc voilà, c’est un peu comme ça, c’était la naissance d’Open Source Founders Summit. Je pense qu’on avait tous les deux trouvé que ça manquait dans l’écosystème. Moi, je fais beaucoup de conférences. En fait, moi, j’aimerais bien voyager un peu moins. Mais en fait, je fais beaucoup de conférences dans le domaine d’open source et c’est souvent très concentré dans la technologie.
C’est assez normal en fait, c’est des conférences qui sont pour les développeurs open source. Mais ça veut dire qu’il n’y a pas de place ou très peu de place pour les questions de business. Après, il existe aussi des conférences de startups, mais des startups open source, c’est une minorité, mais extrême, une minuscule minorité des startups générales. Donc tu ne vas pas avoir énormément de talks (NDLR : conférences) sur les problématiques qui sont spécifiques aux startups open source.
Si tu vas à une conférence, un salon qui est visé juste vers les startups, ça veut dire pour qui part vraiment business, et tu ne vas pas l’avoir non plus dans un salon open source à FOSDEM par exemple. Tu ne vas pas avoir énormément de conférences sur l’open source business. En plus que tu ne vas pas… Les conférences que tu vas avoir, qui vont aborder les sujets du business, ça ne va pas être dans la profondeur. C’est toujours le même talks. Voici les trois modèles pour créer une business sur l’open source.
En fait, chacun, dans chaque conférence, on a un speaker qui est différent, mais le thème c’est exactement le même. Et donc, ça n’existait pas quelque chose qui était vraiment visé vers des fondateurs qui sont déjà expérimentés. En fait, des personnes qui ont déjà des expériences, qui savent c’est quoi les problématiques, mais qui veulent partager les apprentissages qu’ils ont fait. Qui veulent pouvoir demander aux autres fondateurs les conseils pour les problématiques qui sont spécifiques à open source. Parce qu’ils ne vont pas forcément avoir un réseau qui est plein de personnes qui sont des spécialistes ou qui ont des expériences dans l’open source côté business.
Donc voilà, on a créé Open Source Founders Summit. C’était en mai à Paris. Je pense que c’était un succès. C’était super réussi en fait. C’était plus réussi de ce que je m’avais attendu. Et donc on avait 75 personnes qui sont venues de partout. C’était que des fondateurs et des dirigeants dans les boîtes d’open source. Et comme ça, oui, on avait des conversations en profondeur sur les problématiques qui sont spécifiques aux boîtes open source.
Maintenant, on est en train de préparer la deuxième version qui va être apparue en mai prochain, le 19 et 20 mai 2025.
Est-ce que la France c’est bien pour l’Open Source ?
Walid : j’ai une dernière question qui me vient comme ça. Je me demande si toi qui vois des gens de partout, est-ce qu’effectivement ça a l’air sympa la France pour faire l’open source ou est-ce qu’il y a mieux ailleurs ?
Emily : ça, c’est une bonne question. Je sais qu’il y a beaucoup de soutien public pour l’open source en France. Est-ce que c’est plus facile en France qu’ailleurs ? Je ne sais pas. Gérer une société, si vous avez un boulangerie, je pense que c’est plus compliqué en France qu’aux Etats-Unis. Mais c’est juste parce que d’avoir une société en France je pense que c’est plus compliqué. J’ai pas de réponse, je sais pas (rires).
Walid : t’as des pays comme la France, l’Allemagne, etc. où effectivement il y a plein de l’Etat qui finance. Moi, le logiciel sur lequel j’étais, il a été subventionné massivement par l’Etat, par les collectivités, etc. Il ne serait jamais devenu ce qu’il était s’il n’y avait pas eu ce soutien public.
Emily : oui, ça c’est vrai. Je pense que le soutien public qui existe en France, et comme tu disais tout à l’heure en Allemagne aussi. Et aussi en tant que client. ça c’est aussi un avantage d’être en Europe. pas que en la France. C’est qu’il y a beaucoup d’entités publiques qui achètent que des logiciels libres. Ça veut dire qu’ils achètent des contrats de support ou qui sont des clients des boîtes basées sur l’open source parce qu’en fait ils ont le besoin, c’est dans la loi, d’utiliser que le logiciel libre. Donc ça c’est un avantage, ça existe autant que je sache pas aux États-Unis.
Oui, ça peut créer un avantage, même si on fait énormément de choses par visio, je pense que si vous avez une toute petite société d’open source et vous pouvez vous déplacer, voir un client qui est dans la mairie de votre ville, ça c’est quand même un avantage énorme. Moi je trouve effectivement que le marché public, les entités publiques sont souvent un très bon marché pour les boîtes open source. Parce que c’est souvent des entités qui ont suffisamment de budget pour payer quelque chose, qui ont besoin d’avoir la transparence, et qui ont beaucoup de soucis au niveau du contrôle des données. Et donc ça c’est les avantages d’open source. Et encore, souvent ils ne veulent pas se débrouiller tout seul. Donc ils vont acheter un contrat de support. Parce qu’ils ne sont pas des super technos. Ce n’est pas des développeurs de dingue qui veulent travailler chez une startup basée à San Francisco.
Ce ne sont pas des personnes avec un super haut niveau de compétences, donc ça c’est un marché extrêmement important pour les sociétés open source.
Walid : on est arrivé à la fin de nos questions. Écoute, merci beaucoup, c’était vraiment très intéressant. Des sujets qui effectivement ne sont pas beaucoup abordés, donc j’en étais vraiment ravi de t’avoir avec nous.
Pour les auditrices et les auditeurs du podcast, je vous encourage à aller écouter des épisodes pour vous faire une idée si vous êtes intéressé par ce sujet là. On va reparler de modèles économiques et de gouvernance dans des épisodes à venir. Ça va être complètement différent mais aussi très intéressant. Donc voilà, restez connectés et partagez cet épisode si ça vous a plu et laissez des commentaires aussi s’il y a des choses et d’autres sujets vous voulez qu’on parle je serais très intéressé par savoir si vous avez des précisions des sujets à creuser un peu plus ça serait vraiment cool. Bah écoutez merci à tous les deux d’avoir été là ce soir et puis à bientôt portez vous bien.
Emily : Merci….
Raphaël : merci
Emily : au revoir
Cet épisode a été enregistré le 19 septembre 2024.
Licence
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